Certains auteurs continuent de lire d'autres œuvres alors qu'ils sont eux-mêmes en train d'en écrire une. D'autres (c'est mon cas) ne le peuvent pas et ont au contraire besoin de ne plus entendre que la petite mélodie que chantent les personnages et les narrateurs de leur texte en cours ; lire un autre auteur reviendrait à écouter deux morceaux de musique différents en même temps. Ce qui peut s'avérer frustrant car un auteur est avant tout un lecteur.
Aussi, après avoir achevé la version avant édition d'un roman que j'écris, n'ai-je plus qu'une envie : relire, réentendre d'autres mélodies de mots, m'extasier à nouveau sur la symphonie unique de chaque auteur, quitte à me montrer, une fois n'est pas coutume, moins sélectif dans mes choix de lecture. C'est l'étape que je vis actuellement... et l'occasion de consacrer un billet à des œuvres que je n'aborde jamais sur ce blog : les romans à succès dits populaires ou "faciles", c'est-à-dire sans beaucoup d'envergure artistique, trop formatés ou réutilisant des recettes à l'envi. Il ne sera donc pas question ici d'œuvres de qualité à succès.
D'abord, c'est quoi, un roman populaire ?
Encore faut-il s'entendre sur ce que ce terme recouvre car il est rare qu'une œuvre éditée soit mal écrite, et la frontière peut être ténue et subjective entre une œuvre trop formatée et un roman avec un peu plus de personnalité.
Non, le principal reproche qui, la plupart du temps, est adressé aux romans trop commerciaux est de ratisser large, de ne chercher qu'à divertir, et de privilégier l'intrigue et les rebondissements au détriment d'un minimum de proposition stylistique. D'avoir une écriture fonctionnelle, un style blanc, transparent. Leur fond, lui, peut être jugé fade, lénifiant, plein de bons sentiments manipulateurs comme il s'en trouve au rayon feel good ou, à l'autre extrémité, complaisant dans la violence, provocateur et gratuitement choquant. Ces reproches sont aussi ce qui assure leur succès, et sont bien entendu totalement assumés par leurs plumes.
Et du bouche-à-oreille extatique des friands de ce type de best-sellers au rejet sans appel des féru(e)s de littérature ambitieuse, tout et son contraire est dit à leur endroit. Un juste milieu existe pourtant, bien entendu, car on peut être exigeant dans ses choix de lecture sans pour autant faire systématiquement l'impasse sur les œuvres de ces gros vendeurs réputés peu ambitieux littérairement. Et puis il ne faut pas oublier que les goûts des épris(e)s de littérature sont souvent éclectiques, et que leur humeur peut varier. Parfois, il leur prend l'envie de se laisser empoigner par un livre roboratif, oubliable peut-être, mais tonique. Une lecture qui tient au corps, comme il arrive qu'un soir, un bon gros sandwich de restauration rapide est tout ce qu'on a envie de manger.
Intrigué par les "phénomènes" de l'édition
Même si je reste méfiant face aux très grosses ventes, qui rappelons-le ont le mérite de faire lire, je n'aime pas les entendre jugés à l'emporte-pièce. J'en lis. Peu, mais régulièrement. Pour me tenir au courant, et puis parce les phénomènes de librairie (pas au sens qualitatif mais en termes de ventes) m'intriguent : un engouement soudain pour une œuvre ou un auteur ne peut pas être dû qu'à un habile marketing et une distribution efficace - sans que le rôle de ceux-ci soit à minimiser pour autant.
En général, lire un seul roman d'un de ces auteurs à succès me suffit, même quand il dépasse le tout venant et est très bon dans sa catégorie, car tout est affaire de catégorie. J'ai dévoré en quatre jour un thriller de 600 pages d'un très gros vendeur à l'écriture robuste, dont le récit était extrêmement bien mené et remplissait parfaitement son contrat – jusqu'au retournement final qui m'a laissé complètement interdit. J'étais très content de l'avoir lu. Et, à ma grande surprise, je me suis dit que plus jamais je ne relirais cet auteur, contre qui non seulement je n'avais rien, mais que j'avais de plus trouvé fin et passionnant dans une interview à la radio – ce qui est parfois le cas : un romancier est plus intéressant à écouter parler de son art qu'a lire. Mais j'avais pris connaissance de la façon dont il écrivait, à savoir extrêmement bien dans son domaine, et cela me suffisait.
L'exception Joël Dicker
Le parti-pris de ce blog est de ne partager que des enthousiasmes, aussi ne m'étendrai-je pas sur les raisons pour lesquelles j'avais détesté La Vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker, à tel point que c'en était devenu un gag récurrent avec mes amis qui, eux, l'avaient apprécié. Dans un moment de besoin d'évasion facile, j'ai tenté à nouveau ma chance avec cet auteur et ai lu son dernier roman. Grand bien m'a pris. Je l'ai trouvé au meilleur de sa forme dans le genre qui a fait sa renommée (architecture tortueuse et rebondissements à gogo) et, lucide tout de même quant à ses limites stylistiques, n'ai pas retrouvé l'irritation que m'avait procuré son premier roman. Et j'ai pu dire aux amis qui en étaient fans : ça m'apprendra !
Ce qui nous amène fatalement (c'est le cas de le dire) au phénomène du moment...
L'œuvre prolifique de Freida McFadden, bien sûr.
Franchement je me suis fait tirer la jambe. L'engouement qu'elle suscitait ne me disait rien qui vaille, et ce fut pis encore lorsqu'il se mit à atteindre de tels sommets que, de l'aveu de plusieurs proches, une pulsion irrépressible poussait ses lecteurs et lectrices à se ruer sur leur téléphone portable pour enjoindre leurs amis de lire ses œuvres toutes affaires cessantes – voilà qui n'est pas si courant, tout de même. Un ami à moi qui ne lit jamais s'est même mis de la partie, et m'a envoyé ex abrupto une photo de la couverture de La Femme de ménage par SMS.
Je m'y suis collé pendant les fêtes de fin d'année, histoire d'émerger de Deux pères, et passe qui m'avait tant absorbé. Même tarif que pour le polar sus évoqué : oui La Femme de ménage est habile, avec une astuce extrêmement bien exploitée qui vous fait tomber le livre des mains au beau milieu, et vous demander comment vous avez pu vous laisser berner à ce point-là. Là encore, je suis très heureux d'avoir vu de quoi il en retournait... et de ne jamais y retourner.
C'est simplement, au fond, que le temps nous est compté et qu'on est bien obligé d'arbitrer, non ?
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Œuvres citées dans cette chronique
Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, éditions Fallois-L'Âge d'Homme, 2012.
Joël Dicker, Un Animal sauvage, éditions Rosie & Wolfe, 2024.
Freida McFadden, La Femme de ménage, éditions J'ai lu, 2022,