Chaînes de la vie conjugale

Chaînes de la vie conjugale

Et dire que c'est un premier roman, n'ai-je cessé de me répéter en lisant l'inclassable Mon mari. Comment Maud Ventura, son autrice, peut-elle tenir sa plume avec autant d'assurance et de sûreté, et par quelle grâce innée a-t-elle su éviter les attendrissants défauts habituels des premières œuvres pour livrer ce texte court, dégraissé et frémissant de bout en bout ?

 

L'(anti)héroïne, qui comme la narratrice de Rebecca de Daphné du Maurier n'est jamais nommée, pas plus que son fameux mari d'ailleurs, se présente d'entrée de jeu comme une amoureuse prête à tout pour maintenir une parfaite félicité conjugale au nom de l'amour, qu'elle ne conçoit qu'idéal.

Loin d'augurer une variation de plus sur l'exaltation des sentiments, les premières pages du récit grincent déjà, comme les dents de la narratrice que l'on devine rarement desserrées. La froideur assumée, revendiquée même, avec laquelle elle analyse et gère son couple, avec ou sans l'aide des petits carnets dans lesquels elle note, liste et classe tout, inquiète, et tend le récit d'un amour qui souvent vire au compte d'apothicaire : tout ce qui est subi et infligé tour à tour par elle-même et son mari est consigné et soupesé, et sert à évaluer les représailles à exercer.

Le paradoxe du stratagème marivaudien

La lecture de Mon mari nous convie rapidement à étouffer autant que la narratrice, et à recevoir comme autant de petites banderilles répétées les détails d'un quotidien qui un par un dévoilent une femme dangereuse prête à basculer dans la folie à tout moment - si tant est que ce ne soit déjà fait : son élégance copiée sur celle d'autres femmes, reste d'insécurité de l'extraction sociale de son mariage, la surveillance d'elle-même qu'elle s'impose en permanence, ses petits et grands arrangements avec la vérité... tout vient accentuer l'intriguant paradoxe dans lequel elle s'enfonce : multiplier, comme les maîtres et les valets de Marivaux, les falsifications et les stratagèmes au nom de la pureté et de la sincérité de l'amour.

Sa beauté apparente ne résisterait pas à une tenue moins sophistiquée et à un appartement en banlieue à la décoration douteuse. Louise n'est pas vraiment belle : elle paie pour être jolie.

Maud Ventura, Mon mari, L'Iconoclaste, p. 54

Le réalisme des scènes de la vie courante et sociale de son couple, que l'on peut qualifier de bobo, renforce encore, par contraste, le totalitarisme de l'amour absolu de cette femme pour son mari. Autour d'eux, mis à part peut-être son double métier de traductrice et d'enseignante, seule touche un peu ludique, et encore, tout est ordinaire - catégorie moyenne gamme. La vie de ces jeunes parents est jalonnée de soirées entre amis, de loisirs coûteux mais pas trop et de goûters d'anniversaire d'enfants, et les jours s’égrènent au rythme habituel de la vie d'une jeune famille. Mais c'est l'eau qui dort qui noie, et dans la tête et le cœur de la mère, tout est envahi, tendu et asséché par le prisme de l'amour qu'elle clame éprouver pour son mari et la pousse à de surprenantes extrémités.

Forcément un miroir tendu

Le roman, bien sûr, questionne le sentiment et le couple, avec d'autant plus de puissance que la narratrice est consciente de ses excès et de ses transgressions, qu'elle justifie par l'ambition de son amour au nom de laquelle elle aligne les mesquineries et les calculs souvent piteux. N'ayant pas vocation à être aimable, Mon mari prend à partie la lectrice ou le lecteur qui, mal à l'aise, est renvoyé(e) à sa propre conception de l'amour et ne peut éprouver que des sensations ambivalentes.

Habilement structuré pour permettre de lester l'histoire d'allers-retours temporels fluides, écrit avec une fausse simplicité en trompe l'œil, Mon mari vous enfonce dans un cauchemar conjugal, éclairé par un inattendu épilogue qui ne vous donne qu'une envie : relire le roman depuis le début.

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Maud Ventura, Mon mari, éditions L'Iconoclaste, 2021, 355 pages.

 

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