Le parfum du drame en noir

Le parfum du drame en noir

Un roman noir aux multiples reflets sociétaux et humains, creusés avec précision et finesse, voilà qui n'est pas si courant. Au point qu'on hésite à réduire Lacère & Fils au seul genre du polar, dans lequel il faut pourtant bien le classer, tant ses digressions en densifient le suspense et enrichissent le récit.

Les volutes existentielles du bref prologue, que suivent deux courts chapitres où sont exposées, dans une narration chorale posée et profonde, la vie et l'histoire de cette entreprise Lacère & Fils au carrefour des crimes à venir, voilà un incipit audacieux que ne prédisait pas la sobre et maligne quatrième de couverture typique du roman noir, et qui prévient posément : ne vous attendez pas à un polar uniquement efficace mais sans saveur qui vous harponne grossièrement dès les premières pages.

La ligne de crête d'un récit profond

Ce n'est pas le moindre des heureux inconforts dont vous titille cette oeuvre qui, tout au long de son déroulement, intrigue par les digressions qui lestent les personnages et dont le lien avec l'enquête policière se décante progressivement. L'auteur parvient ainsi à maintenir un équilibre subtil entre un ancrage sociétal qui semble le passionner, et juste ce qu'il faut de disparitions, de crimes et de fausses pistes, à un rythme soutenu et aéré. Ce choix d'un réalisme qui n'aplatit pas l'histoire pour autant nous épargne la surenchère de péripéties que l'on peut déplorer, ou savourer, c'est selon, dans certains romans noirs à l'architecture virtuose, mais qui peuvent aussi vous essorer puis vite s'oublier.

Et intercaler entre les séquences d'action des chapitres courts mais tranchant par leur lenteur - comme ceux où Joseph, tout en émotion et en sensualité, revisite son passé et en tire un bilan amer - ne se borne pas à donner du relief au récit, mais en approfondit le sens réel : présenter une micro-société dans l'écrin d'un suspense pour mieux la donner à comprendre.

Je crois que je n'ai jamais eu le courage de la guerre. Ce courage qui fait qu'on se jette dans le tas et qu'on joue les « trompe-la-mort ». Je ne suis pas lâche. Je n'ai simplement pas le goût à ça. Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas la guerre pour l'idéaliser. J'ai grandi dans le bruit des bombes et des cris des mères qui voyaient leurs enfants écharpés par les balles et les obus.

Éric Charpentier, Lacère & Fils, Hello éditions, 2024, p. 140

Savant dosage

On peut voir dans ce parti pris une forme de militantisme ou simplement lire Lacère & Fils comme le récit d'un romancier qui prend le temps de rendre compte, avec finesse et sans effet catalogue, de la diversité d'une société et de ses inégalités. Tout est question de dosage et le nombre des personnages, la disparité de leurs âges, leurs origines sociales et ethniques, et leurs vies intimes, aussi, tout est finement équilibré et sert un réalisme social que renforcent des dialogues tirés au cordeau, d'un naturel inhabituel et juste, comme le dénouement sec à la belle précision d'horloge suisse.

On garde en mémoire alors longtemps le parfum de cette œuvre, de ceux qui flottent après que la personne qui le portait s'en est allée, un parfum... de drame en noir, tout de même.

______________

Lacère & Fils, par Éric Charpentier, Hello éditions, 246 pages, 2024.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article