Roman moins connu que bien de ses écrits, Deux cavaliers de l'orage occupe une place à part dans l'œuvre de Giono. Sa première version (il y en eut plusieurs sur près d'une trentaine d'années), écrite en même temps que Le Hussard sur le toit, amorce sa volonté de rompre avec le lyrisme des chroniques paysannes que furent ses précédents récits, et préfigure le cycle de ses chroniques historiques.
Cette histoire d'un amour à mort exclusif entre deux frères fascinés par le sang et la violence est une tragédie moderne aux images et aux métaphores impressionnantes, littéralement, où, comme très souvent sinon toujours chez Giono, les éléments naturels contraignent mais aussi colorent un récit aux nombreuses scènes épiques.
Un roman maudit sur une malédiction
Des conditions et des conséquences de sa première publication en feuilleton sous l'occupation allemande à l'adaptation infidèle qu'elle a inspirée pour le grand écran en 1984, et seulement inspirée tant il n'en reste rien, cette œuvre a décidément enchaîné les obstacles qui l'ont empêchée d'atteindre la notoriété d'autres romans de Giono. Née de la révulsion de ce pacifiste pour la violence au moment où les plaies mal cicatrisées de la Grande Guerre, qui l'avait traumatisé, se rouvraient à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, elle fut maintes fois remaniée par son auteur jusqu'à sa dernière version éditée par Gallimard en 1965.
Les prémices de la "deuxième manière"
L'incipit est du pur Giono conteur d'âpres fables rustiques qui, comme dans Le Moulin de Pologne, nous invite comme un coryphée à deviner, dans l'arbre généalogique d'une famille violente, le destin qui attend les héros. Tout y est déjà passions mortelles, zones d'ombres et malédiction inéluctable, narrées par un témoin anonyme avec un style dépouillé du lyrisme des chroniques paysannes précédentes de Giono, et qui préfigure sa "deuxième manière", celle de ses chroniques historiques.
[...] cette porte effondrée par où le vent pénètre avec ses agacements, et d'où l'on peut se pencher sur la plaine grise d'entre les magnifiques feuillages noirs des chênes, et qui donne la forte envie de rester ici et d'y vivre avec ses propres joies.
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Giono, Deux cavaliers de l'orage, éd. Folio, 1965, p. 15.
Le regard est ironique, la langue tonique et mordante, avec des tournures d'expression du cru qui à elles seules localisent et imagent le récit, et virevolte des métaphores dont Giono était l'un des maîtres, notamment dans les scènes de combats de lutte : on peut à leur lecture se sentir soudain broyé entre les deux masses de chair qui s'affrontent à mort.
Mais Giono reste le conteur amusé qui s'en et nous en donne à cœur joie, comme lorsqu'il décrit le Flamboyant, véritable monstre humain et lutteur invaincu que Marceau Jason devra affronter :
[...] Son visage était tout petit, mais complètement entouré de plus de vingt grands cercles de graisse ; à la fin de tout ça, son menton coulant jusque dans l'échancrure de son tricot, ses oreilles semblaient plantées au milieu de ses joues, et, au dessus de son crâne rasé, se plissaient cinq ou six bourrelets, chacun gros comme un bras d'homme ; et qui le coiffaient comme un bonnet de républicain. [...]
Il avait sur les flancs une énorme forêt de poils si longs, quoique bouclés, qu'ils pendaient sur ses hanches comme des cuissards de bouc. Il les peigna sur ses doigts, les ramenant sur son nombril.
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Op. cit, p. 208-212.
L'amour fraternel absolu
Le pivot de Deux cavaliers de l'orage est la relation fusionnelle des deux frères Jason, Marceau la montagne de chair brute et brune, et son cadet blond de dix-sept ans, Ange, naturellement fous l'un de l'autre car « un Jason ne peut avoir de passion que pour un Jason » (p. 20). Les surprenantes connotations d'homoérotisme sublimé entre les deux frères procèdent de l'absolu de leur affection, de leur admiration réciproque et d'un culte d'une suprématie de la force et de la beauté que tous deux se renvoient en miroir. Le chapitre "Tendresses" est écrit comme une histoire d'amour, de la découverte d'un sentiment naissant et la stupéfaction d'y trouver une réciprocité, à la satisfaction d'être comblé par sa moitié enfin trouvée. Même s'il est clair qu'il n'y a pas d'ambiguïté, l'auteur fait preuve d'une audace qui peut faire sursauter :
[Marceau] aimait entourer Mon Cadet de ses bras. [...] Le dimanche, quand Mon Cadet changeait de linge, devant l'âtre, Marceau se plantait devant lui et le regardait faire. C'était un monde ! Les bras, les jambes, les hanches, la poitrine, tout ! Marceau allait barrer la porte pour que Valérie n'entre pas. « Et attends dehors, disait-il, il n'y a pas le feu » [...]
Dès qu'il commença à laver son frère avec l'éponge de feuilles, il sentit qu'il prenait un plaisir inouï. Le sang Jason, habitué aux satisfactions de son orgueil, jouissait violemment, mais jamais il n'avait eu cet apaisement, ce sentiment de victoire au-dessus de toutes les autres. [...] Il était ivre d'être apaisé par la gloire d'un autre corps que le sien.
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Op. cit, p.. 32-33.
Leur affection exclusive surpasse celle qu'ils éprouvent pour leurs autres proches, leurs épouses en premier lieu, dans une absence de gène déconcertante et que l'auteur présente telle que les deux frères l'éprouvent : naturelle et évidente parce que justement sans désir autre qu'être au plus près du frère semblable et complémentaire, admiré et adoré... qui plus tard devra être combattu car il ne peut n'en rester qu'un dans un monde où dominer et le faire savoir est la raison de vivre, et garantit de survivre.
Une richesse souterraine de références
De la symbolique des prénoms aux figures de la tragédie antique, le récit semble si irrigué de références aux mythologies et de passions humaines millénaires, que chaque lecture en révèle de nouvelles facettes. Mais il n'est nul besoin d'être spécialiste d'Euripide et de Sénèque pour recevoir de plein fouet le choc esthétique de ce roman à l'architecture d'apparence moins sophistiquée et distanciée que celle par exemple d'Un Roi sans divertissement, roman plus souvent cité de Giono. Deux cavaliers de l'orage est avant tout une œuvre épique où s'enchaînent les morceaux de bravoure : les luttes à mort, l'arrêt du cheval devenu fou au marché de Lachau, le sauvetage d'Ange atteint du croup sont autant de passages qui laissent songeur sur les ressources infinies d'un auteur qui invente, captive jusqu'à essorer parfois la personne qui lit, fascinée, l'histoire d'amour à mort aussi symbolique que romanesque qu'est le trop méconnu Deux cavaliers de l'orage.
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Deux Cavaliers de l'orage, par Jean Giono, 1965, Folio, 274 pages.
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Aller plus loin, avec deux podcasts de France Culture :