Voyage au centre de la chair

Voyage au centre de la chair

Alors que se profile une nouvelle ère d'un désir et d'une sensualité encore en plein questionnement, lire Le Soir du chien est une planche de salut. Car au cœur du roman est la chair. Qu'elle soit comblée, meurtrie, frustrée ou enviée, c'est la chair d'où nous venons que l'autrice nous donne à revisiter dans une perspective édifiante.

L'origine rustique de notre monde

Ni folklore ni passéisme sous la plume concise et décantée de Marie-Hélène Lafon, qui situe cette histoire d'amour tout à la fois unique et courante dans le Cantal rural, et également dans la Normandie de Flaubert et de Maupassant. Non que le style de l'autrice s'y réfère, et aucune influence littéraire n'y affleure, d'ailleurs. Il est unique, pétri de poésie d'une folle inventivité, et comme l'enfant naturel d'une littérature qu'il prolonge et parvient à réinventer encore quand, pourtant, « tout est dit ».

S'il fallait tracer une filiation avec les grands maîtres du XIXe siècle, elle serait plutôt de fond, car ces vies, ces amours et ces désirs du dernier quart du XXe siècle semblent plus proches de ceux que vivaient les gens il y a cent cinquante ans que des nôtres. Comme si l'autrice instillait qu'à la fin du XXe siècle, c'était encore ainsi, en tout cas dans les campagnes et les petites villes. La chair était vivante, scellant des destinées et en épanouissant d'autres.

Nous aspirions à notre silence, à notre feu, à la peau.

Marie-Hélène Lafon, Le Soir du chien, éd. Le livre de poche, 2024, p. 61

La chair incarnée dans le quotidien

Marie-Hélène Lafon n'idéalise ni ne condamne l'attraction pour ce qu'elle nomme souvent et bien joliment « la peau ». Dans son récit court et tendu comme le désir, elle rappelle simplement qu'il n'y a pas si longtemps, la chair était parfois aussi violente et subie qu'aujourd'hui, souvent contrainte pour les femmes mais, dans les amours conjugales ou clandestines, elle pouvait aussi se révéler joyeuse et désirée, y compris des femmes à qui Marie-Hélène Lafon donne à dire la vie et les désirs engoncés dans les carcans et un quotidien besogneux contraint par la nature, le climat et les traditions. 

La forme chorale permet de donner à voir et éprouver cette chair comme si elle était épiée de derrière tous les volets des bourgades, traquée. La multiplication des témoins du drame, habilement dosée, renforce la perception de l'inéluctabilité du grégarisme.

Les gens [...] ne sont pas méchants ; ils fermentent entre eux, en rond.

op. cit., p. 106

Une épure militante

Le Soir du chien a obtenu le prix Renaudot des Lycéens. Voilà qui rassure, alors qu'un présentisme abrutissant donne à croire chaque jour un peu plus que l'humanité évolue dans un enchaînement de séquences étanches, comme les épisodes d'une série télévisée - en l'occurrence avant #metoo, pendant #metoo et post-#metoo, comme on le dit ici et là. Ce roman rappelle que c'est par circonvolutions que les transitions s'opèrent, et que regarder le passé dans les yeux, et creuser plutôt que se contenter  de l'écume médiatique, sont un des garants de la construction d'un avenir où l'amour restera possible, et la chair sera encore joyeuse, partagée et, surtout, consentie.

C'est en cela que la littérature milite. Car c'est bien l'érudition de l'autrice, son engagement transparent et son amour gouleyant des mots qui font que tout percute, éveille et réveille la personne qui lit Le Soir du chien. Et la secoue si profondément.

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Le Soir du chien, par Marie-Hélène Lafon, éditions Buchet-Chastel, 144 pages, 2023.

Paru pour la première fois en 2001, le roman a également été publié au Livre de poche, en 2024.

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