On entend çà et là qu'il y aurait actuellement beaucoup de livres non fictionnels (autofictions, confessions, (auto)biographies), que ce serait un signe des temps, voire même que les lecteurs en seraient friands à l'ère du tout voyeurisme. Mais de grands textes basés sur des personnages et des événements réels, et écrits par des plumes reconnues par ailleurs pour la qualité de leurs fictions ont toujours existé ; loin d'être des supplétifs, leurs journaux intimes, correspondance et biographies font au contraire partie intégrante de leur œuvre et l'enrichissent.
Un récit basé sur la réalité n'a donc pas en soi moins de valeur littéraire qu'une fiction pure, ce qu'Erwan Desplanques démontre s'il en était encore besoin avec cette piquante et passionnante Amérique derrière moi.
La belle gratitude
L'auteur a appris presque en même temps que sa femme attendait leur premier enfant et que son père était atteint d'un cancer. Cette ironique croisée de chemins, dont il longera les entrelacements tragi-comiques au cours des mois suivants, a remis en perspective l'histoire de sa famille et fécondé une réflexion sur le monde actuel que l'auteur livre dans L'Amérique derrière moi, honorant par là-même une promesse faite à son père peu de temps avant son décès.
Cet ouvrage n'est en rien une thérapie, comme on le redoute toujours un peu en commençant à lire un texte tout ou partie biographique. Erwan Desplanques confesse se méfier de la psychologie simpliste, aussi ne conclut-il d'ailleurs rien hâtivement de ce que la juxtaposition d'événements transgénérationnels semble suggérer des logiques familiales. Non, cette œuvre écrite dans une belle langue, rigoureuse et riche sans être anachroniquement ampoulée, tient davantage d'un trop-plein de gratitude et d'affection pour les membres d'une famille dont l'écrivain réfléchit l'histoire parfois emportée par la grande Histoire, tragique pour ce qui concerne ses grands-parents maternels, avec une rigoureuse fidélité. Comme s'il leur rendait hommage en exerçant pour eux, avec soin, pudeur et affection son art très sûr de la narration.
L'aventure vient à qui sait la raconter...
... dit-on. Comme François Ozon l'a illustré avec virtuosité avec son film Dans la maison, narrer tirerait et attirerait ce qui sera narré. Le cocasse arriverait à qui sait en restituer l'humour, serait-on tenté d'ajouter à la lecture de certains passages de L'Amérique derrière moi. Pour quelle autre raison l'auteur, parti à reculons perfectionner son anglais en Grande-Bretagne, y aurait-il été hébergé par un ancien prisonnier de guerre aux talents culinaires distingués par Hitler qui l'enrôlera de force comme « marmiton de l'élite nazie », et le remerciera de ses bons petits plats par, en plus de la vie sauve, un exemplaire dédicacé de Mein Kampf ? Et comment expliquer que le lendemain de l'attentat contre Charlie hebdo, sa mère franchisse sans souci le barrage des policiers qui recherchent les frères Kouachi et arrêtent toutes les voitures, laissant passer la sienne sans se douter qu'elle est bourrée des armes à feu de son défunt mari qu'elle part revendre à une armurerie ?
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[...] les nouvelles pousses de bambous [...] grandissaient d'un centimètre par jour. Mon père les apostrophait parfois. L'un des bambous s'appelait Roger, comme son propre père. L'autre, Jean XXIII. Comment choisissait-il leurs noms ?
L'Amérique derrière moi, Erwan Desplanques, 2019, Éditions de l'Olivier, p. 52
Car d'humour, on ne manque pas, dans la famille de l'auteur. Volontaire ou pas, rampant ou flagrant, il s'immisce jusque dans les épisodes familiaux dramatiques, et les verbatims qu'Erwan Desplanques insère comme en passant maintiennent une distance caustique qui lui permet d'honorer sans caricaturer une famille souvent baroque.
À commencer par son père, et notre gorge se serrera en apprenant furtivement qu'il n'a commencé à s'intéresser que très tard à son fils qui en retour mettra du temps à l'aimer, un homme carapaçonné nourri d'une américanophilie romantique jusqu'au fétichisme, piégé par l'iconographie belliqueuse des États-Unis et dont le grand regret est de ne pas avoir eu de guerre à faire. « Tu l'as eue, ta guerre » lui lâchera l'écrivain, alors qu'il l'accompagne dans son courageux combat contre le cancer.
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De loin, je percevais mieux son sketch, son personnage, la somme de ses chagrins que ceux-ci maquillaient.
Op. cit., p. 113
Chaque père dans son temps
Erwan Desplanques dit aussi le décrochage entre générations, sans les opposer. Écologie, vie moderne, rapport au travail, nouveau paradigme de la paternité, liberté... Car ce récit en zigzag, qui mêle avec humour et profondeur souvenirs fugaces, anecdotes et longues évocations comme celle de la rencontre de ses grand-parents puis la poignante fin de vie de sa grand-mère, est aussi le rapport d'étonnement d'un trentenaire contemporain ouvert sur le monde dans lequel son premier enfant est sur le point de vivre. Il constate, parallélise, donne de-ci un coup de patte et, de-là, développe une réflexion avec une concision sans doute musclée par ses années de pratique du journalisme.
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La plupart de ses amis [de mon père] étaient morts l'année de leur retraite. Sa génération avait tant investi le travail qu'elle avait fini par disparaître avec lui.
Op. cit., p. 53
De tous les affectueux portraits que nous offre le narrateur, il ne faut pas oublier celui qui, au fil des pages, se dessine en creux : le sien. Un homme de son temps, embringué dans une marche contemporaine, dans son cas cadencée et contrainte par la vie parisienne, mais luttant contre l'envahissement de l'agitation présentiste par ce récit drôle, profond et si rigoureusement mené, et rappelant ce que les impedimenta de l'Histoire et les événements intimes laissent de traces et de fils entremêlés dans les destinées individuelles.
Une raison essentielle et parmi tant d'autres, dont la joie toujours renouvelée qu'apporte la lecture d'une œuvre très bien écrite, de découvrir L'Amérique derrière moi.
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Erwan Desplanques, L'Amérique derrière moi, Éditions de l'Olivier, 2019, 172 pages.