De justes images pour dire les courbatures du chagrin

De justes images pour dire les courbatures du chagrin

À la terrasse d’un café d’une charmante petite ville haut-saônoise, ma sœur et moi parlons littérature et butons sur le titre précis d’un roman. Une jeune femme que nous n’avions pas remarquée à la table voisine nous en suggère un. Elle nous sourit, amusée par nos regards d'abord surpris, puis intrigués lorsqu'ils se posent sur la couverture du livre qu’elle tient entre les mains. Il n’y avait alors même plus de librairie dans cette petite ville – ce à quoi nos chers Karine et Eric ont remédié depuis, et dont nous ne les remercierons jamais assez – et nous nous attendions à tout sauf à y rencontrer la romancière Céline Navarre lisant à nos côtés une très belle édition de la Correspondance de Maria Casarès et d'Albert Camus.

Quelques heures plus tard, nous étions toujours attablés tous les trois sous le soleil déclinant de septembre, émerveillés comme Bouvard et Pécuchet de nous découvrir tant de goûts communs. C'est peu dire que nous attendions avec impatience et confiance la parution de L'Envers des ombres.

Guérir des « courbatures du chagrin »

Lily rentre se reconstruire dans la ville de sa naissance, qu'elle a quittée plusieurs années auparavant pour réaliser son rêve de toujours : vivre au cœur du Saint-Germain-des-Prés des arts et de la culture, et travailler dans le milieu de l'édition du 6ème arrondissement de Paris, centre légendaire de la littérature et dont les prestigieuses Maisons s'éloignent les unes après les autres aujourd'hui. Un rêve qui a tourné au cauchemar : ces Belles lettres qui avaient toujours été l'antidote à ce qu'elle nomme joliment les « courbatures du chagrin » de son enfance violente, se sont muées en un poison de plus pour cette héroïne éprise de beau et d'élégance, et dont le regard aigu se pose sur tout et tous comme celui d'un cinéaste.

Moteur demandé...

D'ailleurs, Lily aime le cinéma de qualité dont elle cite parfois une actrice, une scène ou un réalisateur. Son affection pour le septième art semble rythmer et imprimer à son insu les sinuosités d'un récit où, dans un fondu-enchainé de plans fixes et de plans séquences, s'entrelacent le présent de son retour aux sources, le passé toujours vivace de son enfance tragique et celui, plus proche et tout aussi douloureux, de sa vie parisienne. Mais cette perméabilité au cinéma ne fait pas de L'Envers des ombres un de ces romans fonctionnels,  comme il s'en trouve, à l'écriture délibérément blanche et assumée comme transparente pour faire oublier qu'on est en train de lire, mais bien une œuvre toute d'écriture raffinée et de poésie tissée.

Aladin et les images merveilleuses

Car l'histoire que nous offre la romancière est imagée par des descriptions subtiles, concises et pointillistes, avec soudain un portrait balzacien qui s'invite pour le plaisir de la langue. Une langue qui se distingue par ses comparaisons, métaphores et analogies d'une poésie si inventive qu'elle attendrit, provoque et fait sourire de connivence. Et murmurer : oh, c'est exactement ça ! Ici, un garçon de café a les cheveux « crantés comme George Sand » ; là un chat prénommé Aladin, aux coussinets « tendres et moelleux comme les crocodiles Haribo », « pelotonné sur lui-même comme une arobase » ou qui, immobile et la patte relevée, ressemble « à une théière anglaise ».

[...] un teckel qui dormait derrière les rideaux bouffants s'éveille [...]. Je me lève pour aller le caresser, son museau noir est frais comme un fruit sorti de la cave.

Céline Navarre, L'Envers des ombres, éditions Gallimard, 2023, p. 120

Lire une telle œuvre plusieurs fois ne permettrait pas, si tant est qu'on puisse en éprouver l'absurde envie, d'élucider le mystère qu'est le style de la romancière : une écriture aussi riche, profonde et délicate qui non seulement ne contrarie jamais la cadence du récit distillé, mais en est bien au contraire l'un des moteurs, dont le régime varie pour rythmer la description impressionniste d'une rue parisienne animée aux aurores, puis refléter la langueur de l'amour par un inattendu traveling qui part de vêtements épars sur la moquette d'une chambre d"hôtel pour longer avec indolence les corps des amants alanguis.

L'eau dormante

Mais on l'a deviné dès l'incipit : les observations et les contemplations à hauteur de la petite fille que fut Lily, parfois cruelles comme peuvent l'être les remarques d'enfant, ne présagent rien de bon. Et de fait, la plume de la romancière, après vous avoir caressé de son velours, crisse soudain, vous reprend de volée sans crier gare et vous fait savoir d'autorité qu'elle peut aussi résonner du claquement mat d'un drapeau au vent.

Elle vous précipite alors en quelques mots dans l’enfer sur terre qu’est la vie de la maman de Lily, épouse sacrifiée à une violence conjugale d'un autre temps dont l'ordinaire décomplexé est si sèchement décrit qu'il vous glace le sang ; une femme valeureuse qui passera des affres d'un alcoolisme qui lui permettait à peine de surnager à celles, terrifiantes, de l'hôpital psychiatrique où elle échouera, perdue et brisée après le décès de son tortionnaire de mari.

Ma première lecture de L'Envers des ombres date d'il y a deux ans. En le relisant pour tenter d'en rédiger un billet fidèle à une écriture si riche qu'il ne peut en refléter qu'une infime partie, je me suis aperçu que je n'avais rien oublié du style, ni de l'histoire poignante qu'il sert. Ce qui est l'apanage des grandes œuvres, n'est-ce pas ?

____________

L'Envers des ombres, par Céline Navarre, éditions Gallimard, 148 pages, 2023.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article