Si je n'avais pas eu la chance d'étudier à l'université Le Moulin de Pologne, j'aurais sans doute conservé de Jean Giono (1895-1970) le souvenir que la lecture de Regain et de Colline a laissé à beaucoup de lycéens : un romancier célébrant avec lenteur et poésie une Provence toute de chants de cigales et d'eau claire aux fontaines.
En rester à ces réminiscences d'adolescence ferait passer à côté d'une œuvre composite d'une puissance romanesque et humaniste, et d'une variété stylistique, qui étonnent encore près de cent ans après la parution de ses premiers romans - sa Trilogie de Pan. Giono transformait en récit tout ce qu'il voyait, observait et vivait. Il était courant de le trouver, assis sur un banc d'une place de Manosque, en train d'improviser à un groupe d'enfants d'interminables contes peuplés de personnages parfois maudits de parents en enfants, et aux vies dominées par la nature et le climat dont il se délectait à décrire la rudesse et la beauté.
II s'agit bien de destin dans Le Moulin de Pologne, une tragédie à la narration en trompe-l'œil dont la richesse, le caractère et la subtilité se décantent page après page.
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Le destin n'est que l'intelligence des choses qui se courbent devant les désirs secrets de celui qui semble subir, mais en réalité appelle, provoque et séduit.
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Giono, Le Moulin de Pologne, éd. Folio, p. 173.
Le narrateur, d'emblée, intrigue. Qui est au juste ce notable du bourg provençal où se déroule le drame ? Il se présente comme objectif et en retrait, mais pourquoi émaille-t-il ainsi son récit de remarques d'un tel dédain à l'égard de ses congénères ? On ne le saura vraiment que lorsqu'il dévoilera avec désinvolture, à l'avant-dernière page du roman, un aspect de sa vie qui peut expliquer pourquoi il semble toujours en embuscade, à l'affût de tout ce qui peut alimenter sa misanthropie. La lucidité froide avec laquelle il juge ses contemporains infuse et épaissit son récit de la malédiction qui, depuis des générations, décime un à un les membres de la famille Coste, si maudits que même la grande histoire se met de la partie pour parachever le destin auquel ils cherchent à échapper.
Monsieur Joseph, le charismatique inconnu venu s'installer au domaine du Moulin de Pologne, parviendra-t-il à sauver la dernière héritière de la dynastie des Coste, à enrayer le mauvais sort et, surtout, à la venger de la bassesse des villageois ? Ce suspense ne résume pas à lui seul Le Moulin de Pologne, ce récit au titre si beau qui, sous ses airs calmes de conte rustique, fustige la violence invisible du grégarisme, et plonge le lecteur dans la contradiction de son narrateur : ne faut-il pas terriblement aimer la nature humaine pour en décrire si cruellement les travers ?