Extrait : le prologue du roman

Extrait : le prologue du roman

Tomber en haut…

 

Une chute. Vers le haut. Je tombais à l’envers.

Je ne sais plus où on est, je ne reconnais pas la chambre, je suis perdue et je ne veux pas que ça s’arrête, je veux que ça dure tout le temps, quelle heure est-il, je ne sais pas, je ne veux pas savoir.

Ah si, le chalet. On est dans le chalet du xxe siècle.

Maxime est sur moi. Il est en moi, encore dur. Il a juste un peu décollé sa peau de la mienne pour ne pas m’écraser. Son nez est sur ma tempe, le bout de ses doigts sur ma joue. Son souffle, de plus en plus lent. Je ne suis plus rien. Je ne ressens rien et c’est bon. Tous mes atomes sont dans l’univers. Je suis l’univers. Clouée dans l’instant. Le temps n’existe plus. Je suis rendue à moi et je ne suis plus rien. Du vide. Et je pèse une tonne. Une tonne de vide. Je suis réconciliée.

Il bouge avec une douceur infinie. Il sort lentement de moi. Nos regards ne se quittent pas pendant qu’il se redresse et s’assied au bord du lit. Pendant qu’il replie gentiment ma jambe et pose son menton sur mon genou. Ne dis rien, Maxime, ne dis rien, je t’en supplie.

Me laver… Mon corps se lève, flotte. Où est la salle de bains ? Mais ma peau ne peut pas se détacher de celle de Maxime, et lui aussi veut rester contre moi, et il me prend dans ses bras au passage et m’assoit sur ses genoux.

« J’ai honte, j’ai jamais eu honte comme ça… »

Oh, mais pourquoi je dis ça, il va croire que…

« Enfin, pas de…

— De quoi ? Dis-moi, Mélodie… Dis-moi. »

Ta douceur… Tes yeux, tes yeux, encore, tes yeux malicieux, je veux tes yeux, je veux tout avec toi, Maxime, c’est la première fois que…

« Je vais t’aider. Tu as honte d’avoir pensé que je ressemblais aux flics débiles avec des lunettes de soleil d’aviateur dans les films d’ados, quand tu m’as vu arriver à Et dem@in ?. »

Oh là là… Oui j’ai pensé ça, avec sa moustache, c’est rare, la moustache de nos jours, et son visage de… de blondinet américain bon grain, mais ça n’a pas duré, et surtout je n’ai jamais dit ça. Je fais non de la tête.

« Si, si…

— Maxime, mais non, je n’ai pas pu dire ça… quand ?

— Bah… »

Du nez, il pointe le lit. Je secoue la tête. Maintenant c’est tout son visage qui irradie la malice. Qu’il est beau, qu’il est beau, mais comment peut-on être aussi beau ? Je repose ma joue sur ses cheveux. Oh, ça sent le sexe partout.

« Ta moustache est moins blonde que tes cheveux… »

Il pointe ses poils pubiens.

« Mais plus blonde que mes poils de…

— Maxime !

— Tu connais pas La Touffe sans peine ? C’est la méthode Assimil du poil. »

Je dois m’accrocher à lui pour ne pas tomber. On redevient sérieux, mille ans après.

« Maxime j’ai un… un… trou de mémoire… à… à “la fin”… Je sais pas comment dire… Je me souviens plus… »

Et il me sourit comme dans sa vidéo Marie-Madeleine que l’on a regardée pendant l’atelier, ce sourire gourmand, provocateur et… sexy. Ce qu’un sourire peut promettre d’érotisme... Le sien, en tout cas.

« Tu m’as dit plein de choses, Mélodie…

— Quoi ? Oh, non… oh, non… oh, mon Dieu… C’est pas vrai, en plus on n’avait pas bu, oh, mon Dieu…

— Ne mêle pas le Très-Haut à tout ça, tu veux ? Toutes ses ouailles ne sont heureusement pas aussi…

— C’est pas vrai, j’y crois pas… Et… qu’est-ce que j’ai dit ?

— Tu ne sauras jamais.

— Maxime !

— Non, n’insistez pas, madame. Vous ne savez donc pas que le gardien de la paix, moustachu ou non, est tenu au secret professionnel ? Enfin… Pas toujours. Il arrive qu’il soit tellement stupide qu’il ne sait même pas ce qu’est le secret professionnel, et là… il parle.

— Alors dites-moi tout, monsieur l’agent.

— Tout ? Même que tu étais tellement folle de mon corps que tu te reconvertirais en e-coach intime et tu ferais de moi un homme au foyer, tu sais, comme dans les merveilleux tutoriels progressistes qu’on a analysés à Et dem@in ? : “Essayez l’homme au foyer, vous y avez droit !” Même qu’on vivrait des mirobolantes rentrées publicitaires de tes vidéos du même tonneau ! »

La douche froide. Une longue inspiration et je me lance :

« Je… je n’ai aucune idée de mon futur métier… après ce que j’ai fait. J’en ai parlé au premier déjeuner de l’atelier, mais t’étais pas encore arrivé, et je réalise seulement maintenant que… Oh, comme j’ai honte… C’est de ça que j’ai honte… J’aurais jamais dû accepter ce travail…

— Bon, c’est bien alors, j’avais peur que tu regrettes tes “Ah, ah, oui, Maxime, oh, oui, ah !” »

Je me dégage de ses genoux et vais m’asseoir dans le fauteuil club en cuir marron à côté du lit. Il comprend et vient s’accroupir derrière moi et entoure mes épaules de ses bras. Joue contre joue, nous nous regardons dans le miroir de l’armoire, de l’autre côté du lit, où se reflète cette chambre dans laquelle j’ai dormi les trois nuits de l’atelier Et dem@in ?. Les autres participants sont partis en fin de matinée, et je pense qu’Armelle a deviné que Maxime et moi ne restions pas dans ce magnifique chalet alpin uniquement pour le nettoyer avant d’en remettre les clés à ses propriétaires.

« Excuse-moi, non, non, je ne veux pas que tu sois triste, oh, putain, je suis nul… Dis-moi, Mélodie, dis-moi… »

Le soleil de cet après-midi de septembre, tamisé par les rideaux de coton caramel, baigne les meubles rustiques et les murs de bois traditionnel de reflets mordorés qui devraient m’apaiser, mais je m’écroule. Tout d’un coup. Je dévisse. Quand ça se calme, Maxime essuie mes yeux et mes joues du bout de ses doigts.

Putain, Maxime…

Tu peux pas voir quand ça rigole plus ?

Elle me décrit son ancien boulot, en me regardant dans le miroir de l’armoire. Je voudrais la rassurer et lui dire que ce n’était pas sa faute, qu’elle ne pouvait pas savoir en quoi ce travail consisterait. D’ailleurs, sans le bilan de compétences qui m’a aidé à me reconvertir à temps, mon ancien métier aurait très bien pu me pousser à des actions… dégueu, moi aussi. Mais je me tais. Comme certains de mes patients aux urgences, elle a besoin de parler, et c’est elle qui compte, alors je l’écoute en caressant doucement ses cheveux courts que j’adore, comme tout en elle, c’est pas croyable, j’ai jamais vécu ça.

Plus elle me parle, plus mon envie d’elle revient, déjà. Pourtant, son histoire est d’une telle tristesse… Elle la raconte avec un calme un peu étonné, comme celle de quelqu’un d’autre. Son visage dans le miroir se superpose par moments avec le souvenir de notre tourbillon, tout à l’heure, quand elle est partie si loin et en tremblant tellement fort sous moi ; j’ai cru qu’elle avait une crise de tétanie, lourdaud que je suis, j’ai arrêté de bouger, alors elle a empoigné mon boule et s’est prise elle-même en pleurant mon prénom, perdue, abandonnée. Jamais je n’ai vu un tel abandon.

Je ne sais pas combien de temps nous restons comme ça, dis-moi tout Mélodie, raconte, je suis là. Puis son expression change, devient dure. Elle se lève et avance en rampant sur le lit.

Oh, je veux être à nouveau partout contre toi sur toi en toi et que toi tu sois dans mes bras, t’emporter, toute ta peau contre la mienne comme tout à l’heure et que ça s’arrête jamais, oublier ensemble te faire tout oublier mon chaton je veux que t’oublies tout je veux t’aimer, toujours, t’aimer t’aimer t’aimer, t’aimer pour toi, rien que pour toi pas pour moi, enfin si, oh je sais plus.

Je m’arrête net, pétrifié par le cri qu’elle étouffe en se jetant en travers du lit, les poings en avant, prêts à fracasser le miroir de l’armoire. En un bond, je suis sur le lit à côté d’elle et je pare le coup qu’elle va donner. Je suis là, chaton, je suis là et réflexe d’infirmier, je pose le plat de ma main au milieu de son dos, légèrement, tandis que mon autre bras l’empêche d’avancer vers le miroir. Le miroir à qui elle murmure en pleurant :

« Pourquoi t’as fait ça ? Personne t’obligeait, et tu l’as fait, tu l’as fait, tu l’as fait… »

Je la regarde, fasciné, ma main toujours sur son dos, et quand ses yeux croisent enfin les miens, elle se fige. Elle baisse la tête, reprend son souffle, lentement. Vous êtes sauvée, madame, ne vous inquiétez pas. Elle me regarde. Son corps se faufile sous les draps, un chat. Mon chaton. Je m’allonge auprès d’elle et ma voix que je reconnais à peine lui dit que c’est passé, c’est passé, c’est passé…

Et ça monte en moi, tout d’un coup, putain c’est pas vrai ça, Maxime, c’est pas le moment, t’en as vu des accidentés aux urgences, tu t’es jamais déballonné devant eux, tu vas pas commencer aujourd’hui, non ? Mélodie, t’en rajoutes pas à son chagrin, tu comprends ça ? C’est peut-être pire qu’un accident de la route ce qu’elle a vécu c’est tous les jours une petite blessure le dégoût de soi c’est pire on voit pas les plaies ça mine tout à l’intérieur ça s’infecte c’est comme une infiltration dans les murs tu vois rien puis un jour t’as un mètre d’eau dans ton salon t’es noyé alors en rajoute pas, Max, en rajoute pas, pense aux potes du Racing qu’est-ce qu’ils diraient s’ils te voyaient ? Je bafouille :

« Je reviens, je reviens, je suis là, je pars pas…

— Oui, je sais. »

Elle est tellement confiante, putain je tiendrai pas jusqu’à la salle de bains. Je détale, manque de me vautrer sur le tapis et me précipite dans le couloir. Elle est où cette douche, ah, oui, là, vite, ferme la porte, fais couler l’eau. Chaude, froide, on s’en tape, faut juste que ça fasse du bruit, faut pas qu’elle entende. Je me laisse tomber lentement sous l’eau, le dos au mur de la douche. Laisse aller, Max, t’es un homme, chiale t’as le droit, mais pleure bordel lâche sinon ça va tout péter à l’intérieur ça va avancer à quoi. Mon front tombe sur mes genoux et je mords dans mon poing, faut pas qu’elle entende faut pas qu’elle entende je veux pas que mon chaton entende elle a besoin de moi. J’ai dix ans. La dernière fois que j’ai pleuré. Après un gadin à vélo, la trouille de ma vie. La torgnole que m’a flanquée mon père. « Pas de tafiolle dans la famille, faut te le dire comment ? »

Mélodie a déjà glissé dans un demi-sommeil quand je la rejoins et l’entoure de mes bras. Je l’écoute s’endormir. J’ai du chagrin, Mélodie, me laisse pas me laisse pas.

En voiture, daronne !, p. 4-9.

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