je tourne la dernière page de Ces féroces soldats avec des précautions de parent qui vient d'endormir son bébé et d'un doigt devant la bouche demande le silence.
Est-ce la retenue dont l'œuvre est empreinte qui intimide, et semble rendre indélicate toute tentative de déflorer en quoi elle captive, bouleverse, et amuse parfois, contre toute attente ?
Un récit qui n'est pas uniquement historique
Ces féroces soldats nous immerge dans la vie, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, des habitants de la Moselle et de l'Alsace tout juste annexées par l'Allemagne, qui en enrôlera les hommes (les « malgré-nous ») et les enverra au front. Est-ce un récit historique ? Oui, enfin, pas uniquement... L'engoncer dans cette seule catégorie, ou dans quelqu'autre d'ailleurs, oblitérerait ce qui singularise cette œuvre avant tout littéraire : l'audace de son écriture, inventive, mouvante et élusive, et la structure faussement simple de ce qui peut être lu comme une longue missive que l'auteur adresse à son père, qui, adolescent, fut un « malgré-nous ». Une lettre qui cherche à incarner, dans les moindres détails du quotidien des civils et des combattants, l'imbrication de l'Histoire, en l'occurrence celle de la folie de la guerre, et des individus dont elle altère et précipite la destinée.
Approcher la vérité en spéculant vrai
L'auteur restitue une partie de ces détails d'après des sources qu'il cite scrupuleusement, croisant et multipliant les points de vue : témoignages, conversations, correspondances et, bien entendu, ouvrages d'histoire. Son père parlait peu de ces années de guerre, y faisait plutôt allusion, parfois avec humour pour en alléger le souvenir, taisant des pans entiers des atrocités qu'il avait endurées et auxquelles il avait assisté.
Alors l'auteur, quand les détails viennent à manquer, reconstitue. Avec une minutie d'enquêteur, il émet des hypothèses, recoupe, imagine et devine, aussi. Il interroge - tatillon, avec ça, et opiniâtre. Et plus il spécule, plus la réalité émerge, par circonvolutions. Ce « spéculer-vrai », comme le « mentir-vrai » cher à Aragon, éclaire la réalité plus sûrement que certains témoignages bruts. Ce n'est pas la moindre des surprises, subtiles, qu'offre Ces féroces soldats.
Feu et glace : le style au diapason de la guerre
Est-ce parce qu'on n'oubliait pas de rire pendant la guerre, peut-être justement pour la supporter, que l'auteur glisse, en plus des sourires en coin qui émaillent tout le récit, des passages franchement drôles, comme sa longue description du film La Bataille des Ardennes, ou son évocation du suicide d'Hitler ?
Le 29 avril, dans son bunker, Adolph Hitler épouse Eva Braun.
Dès le lendemain, ils s'en vont tous deux pour un voyage de noces en enfer. Hitler, qui avait survécu à tant d'attentats manqués, réussit le sien du premier coup. On n'est jamais mieux suicidé que par soi-même.
Joël Egloff, Ces féroces soldats, éditions Buchet-Chastel, 2024, p. 207.
La corde raide de l'émotion
Les aficionados des fictions de Joël Egloff en retrouveront son chant de sirène, cet air de ne pas y toucher qui rend la profondeur plus facile à supporter, ses litotes si drôles et son humour, noir, parfois. Il l'enrichit ici de nouveaux accords, pour respecter la pudeur des siens, et celle des lectrices et des lecteurs, dans un récit qui n'est pas protégé par la barrière de la fiction.
Il y parvient si bien que chaque mot semble avoir été délicatement choisi, pesé, retourné dans tous les sens avant d'être couché sur le papier. L'auteur instille, décrit, tapote, et la personne qui lit oublierait presque, sans l'oublier vraiment, que ce n'est pas une fiction qu'elle lit ; et c'est une émotion démultipliée, élaguée de toute impudeur qui la submerge par vagues.
Comme dans L'Étourdissement où il lui suffisait d'un seul paragraphe pour nous édifier définitivement sur l'horreur du quotidien dans un abattoir, Joël Egloff décrit avec concision et précision le cauchemar sans fin que fut cette guerre, à plus forte raison pour un adolescent envoyé à dix-sept ans au front, duquel il ne rentrera que six mois après la capitulation de l'Allemagne ; des mois effrayants où, trimballé à travers toute l'Europe de camp de prisonnier en camp de concentration, il sera systématiquement humilié et affamé, comme si cet adolescent qui n'a sans doute jamais tué personne avait été un nazi convaincu. Et quand enfin il retrouve les siens, quand il croit le cauchemar terminé...
Mais il est temps de poser un doigt devant la bouche, et de vous laisser savourer Ces féroces soldats par vous-mêmes.
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Pour vous plonger le pied à l'eau
... et découvrir des extraits de l'œuvre à travers la très belle captation de la lecture musicale que Joël et Léo Egloff en ont donnée le 31 octobre dernier à la Fondation Jan Michalski :
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Lecture musicale " Ces féroces soldats " par Joël Egloff et Léo Egloff
Sur un territoire aux frontières, aux langues et aux nationalités fluctuantes au gré des guerres entre la France et l'Allemagne, un enfant se souvient, un fils devenu écrivain tente de recompos...
Ces féroces soldats, par Joël Egloff, Éditions Buchet-Chastel, 2024.