Une fois n'est pas coutume, je partage avec vous, sur ce blog qui reste avant tout littéraire, l'histoire d'un extrait de mon premier one-man-show, Tu la veux, ta gifle ?, et son enregistrement audio. Simplement pour se pencher un court instant ensemble sur l'imbrication si fertile entre l'écriture dramatique et celle de la fiction romanesque.
La chant des sirènes
Flaubert était, de son vivant, connu et parfois raillé pour son obsession de la prosodie et de la justesse de chacun des mots de ses textes, qu'il déclamait pour les éprouver au cours de ce qu'il appelait ses « gueuloirs ». Les frères Goncourt rapportent dans leur journal Mémoires de la vie littéraire qu'il avait un jour, soulagé, confié à l'un d'eux : « C'est fini ; je n'ai plus qu'une dizaine de phrases à écrire, mais j'ai toutes mes chutes de phrases ! ».
J'ignore si c'est le fait de venir de l'écriture dramatique, ou à l'inverse si c'est ce qui m'y a mené mais, comme pour bien des auteurs dont elle est le chant des sirènes, la prosodie et la justesse comptent plus que tout dans mes fictions écrites. L'histoire, l'architecture, les personnages et le style sont tout aussi capitaux, bien entendu ; simplement, lorsque je relis un écrit en cours, parfois à haute voix, je me sens presque physiquement comme l'ébéniste qui, son ouvrage bien avancé, le caresse sans relâche pour en détecter les aspérités à corriger. Parfois, c'est un mot qui, à chaque relecture, attire mon attention, comme la fausse note fait tiquer. Je sais alors que je finirai par le remplacer par un autre, comme je modifierai ici un signe de ponctuation et, là, restructurerai une phrase pour en ajuster la respiration.
Katherine P, philosophe qui a choisi de garder l'anonymat, nous écrit
Il y a peu de temps, j'évoquais ici la concurrence que la surreprésentation de l'image, consubstantielle à l'hyper-connectivité, livre à la forme de l'écrit. Dans son roman paru en 1990 Les Hommes cruels ne courent pas les rues, Katherine Pancol fait répondre à son héroïne, dans une discussion tendue avec son père qui déplore l'absence de « belles descriptions » dans son premier roman : « On s'en tape, des descriptions, on en a [sic] plus besoin, on a la télé, maintenant, et le ciné... »
Cette ligne de dialogue qui peut irriter a le mérite de prolonger un questionnement vieux comme la littérature et qui évolue au fil du développement des médias : comment, et pour certains pourquoi, continuer à captiver l'attention par l'écrit ?
Et je raccroche enfin les wagons avec le sujet de ce billet, et franchement...
... il était temps !
Venir de l'écriture humoristique pour la scène m'aide sans doute à relever le défi que représente l'écriture de romans et de textes plus courts, les miens étant toujours tirés par les personnages, que je travaille comme lors d'une répétition théâtrale, Ce sont eux qui développent l'intrigue, et le style suit. C'est par affection pour eux que je suis si attentif à faire émerger leur singularité et les faire sonner juste.
Les si gentils membres du comité de lecture d'En voiture, daronne ! ont souvent estimé que ce roman pourrait être joué, presqu'en l'état, au cinéma ou au théâtre. Ce retour m'a un peu apaisé, car c'était comme si j'avais bien suivi le conseil du chat d'Alice au pays des merveilles et « marché suffisamment longtemps pour arriver quelque part. »
La grâce, ce mystère qui vous tombe dessus
Tous les créatifs l'ont vécu au moins une fois : il y a des moments où, tout simplement, la grâce vous tombe dessus. Au cours des répétitions et des représentations, en tournée, de mon premier one-man-show, il y en eut beaucoup. Celui qui a donné naissance à un sketch inattendu se produisit le soir d'une répétition qui nous avait épuisés, mon ami Richard qui en assurait la mise en scène, et moi. Nous avons improvisé l'histoire d'une femme au cours d'un fou-rire qui a duré des heures. Mais c'était juste entre nous, et la vie disons... spéciale de celle que nous avions baptisée Sylvie Bertha n'était pas destinée à être intégrée au spectacle.
Cauchemars d'artistes de scène
Le soir de la générale, dernière représentation-test devant mes proches et fidèles amis, il apparut que mon one-man-show était trop court. À une semaine de la première qui ne pouvait pas être reportée, il n'était plus possible de créer de nouveaux sketches. J'ai tranché en décidant d'ajouter notre Sylvie Bertha, au risque de dérouter les spectateurs. Je n'en menais pas large et les nuits qui s'ensuivirent furent peuplées des cauchemars si familiers aux gens de scène : ma voix ne sortait pas, je savais plus une seule ligne de mon texte ou, et il y a franchement mieux comme spectacle, je jouais tout nu.
Alors comme ça, on fait crier les spectatrices ? Et bien, c'est du propre !
Grand bien m'a pris, et à mon équipe qui m'a si gentiment soutenu, d'avoir donné vie à Sylvie Bertha, sur scène. Elle a parfois provoqué des réactions inattendues dont les humoristes sont si friands car elles permettent de jouer avec le public. Une spectatrice, par exemple, a commencé à suffoquer de rire dès que je prononçait une syllabe : elle avait compris le principe un peu machiavélique du sketch, et rien que la voix que je prenais lui en faisait anticiper la suite. Elle criait « Oh non, ce n'est pas possible ! », ce qui entraînait toute la salle et à quoi je répondais avec la voix de l'orateur « Mais si, Madame, c'est la vie de notre amie Sylvie Bertha ». Réflexe pavlovien, la dame repartait pour un tour, et nous tous avec elle. Elle cria même « Oh non, arrêtez ! », ce à quoi je répondis, cruel : « Mais non, Madame, pourquoi arrêter ? Ainsi est la vie de notre amie Sylvie Bertha ». Ce soir là, j'ai cru que je ne terminerais jamais le sketch !
Allez, avant de vous laisser...
Fi des souvenirs, car vous vous doutez que les gloires oubliées du music-hall sont intarissables quand vous les lancez sur leurs souvenirs de scène. Mais encore une fois, cela me fait tellement plaisir de vous partager l'enregistrement de Sylvie Bertha, effectué par les équipes de Radio France Besançon (encore merci !), ce fameux soir de la première de Tu la veux, ta gifle ? où j'ai cru que j'allais mourir de trac.