Pendant que l'on débat, non sans raison, de la concurrence effrénée que l'IA livre aux créateurs, les dégâts d'un marché de l'attention impossible à réguler continuent de se propager, eux, de façon plus insidieuse et modifient notre rapport à la lecture. Parce qu'une question lancinante ne nous quitte plus : et si, pendant que je lis cet ouvrage, je passais à côté de quelque chose de plus gratifiant sur mon smartphone ?
Mon admiration pour les femmes et les hommes de lettres, comme pour tous les artistes, ne connaît pas de borne. Le rythme de l'écriture littéraire va à contrecourant des injonctions martelées à l'ère du tout instantané. Le temps de la maturation impose d'alterner pauses, phases de prise de recul et cycles de réécriture ; comme le dit si joliment mon amie Corinne : « écrire, c'est réécrire ». Et il se passe beaucoup de temps entre le jour du point final mis à un manuscrit et celui où il commence à être lu. Écrire de la littérature en 2024, c'est déjà, en soi, résister.
Une autrice, ou un auteur, est aujourd'hui confronté(e) à un autre défi : continuer d'écrire en sachant que la personne qui lira son œuvre sera sans cesse tentée de la refermer et de passer à « un contenu » sur un smartphone qui lui fait la danse du ventre en permanence. L'artiste a mis tout son cœur dans son texte, y a sacrifié ses nuits et sa tranquillité, a même parfois dû délaisser ses proches : une passion, forcément, dévore. Tout ça pour se faire jeter sans raison liée à son ouvrage, mais simplement par ce qu'on appelle dans une novlangue qui ferait s'écarquiller d'effroi les yeux d'Orwell « les nouveaux réflexes ».
« ... et je t'en colle une ! »
Les artisans de l'écrit ne détiennent pas le privilège de se faire griller la priorité par les nouvelles addictions dans lesquelles les marchands du temple s'ingénient à nous enfoncer, et moi pas moins que les autres. Prenez le théâtre, où les spectateurs sont réputés un peu « éduqués ». Quelqu'ingénieuse, humoristique ou sévère ait été la consigne d'éteindre les téléphones avant la représentation, elle n'est jamais respectée par tous. Une très grande comédienne a d'ailleurs apostrophé un spectateur à la fin du drame qu'elle venait d'interpréter, seule. Elle a eu le courage de ne pas envoyer quelqu'un d'autre lui expliquer vertement en quoi la consultation mufle de son portable pendant la représentation l'avait dérangée et avait failli la faire sortir de son jeu. Une humoriste, elle, a au cours de son spectacle balancé à un spectateur : « Toi, tu continues avec ton portable, je descends dans la salle et je t'en colle une ! ».
Lit-on moins ? Pas si sûr, mais...
Ce n'est même pas tellement pour moi que je souffre de ce constat, mais pour tous les artistes à la démarche intègre, exigeante, engagée, dont la voix trop douce peine à émerger du concert de casseroles permanent qui s'est désormais installé dans nos vies stressées et soumises au clic.
C'est pour cela que je créé, et que je rédige des chroniques sur la littérature. Je les écris pour le plaisir, mais aussi par principe, pour ne pas dire par militantisme. J'ai peur qu'on lise moins, ou moins bien. C'est une crainte, et non une statistique, mais je reste convaincu que l'art peut empêcher le boa constricteur de l'hyper-connectivité d'étouffer de ses algorithmes mercantiles notre ouverture aux autres et au monde. Quand je vois une personne lire dans les transports, j'ai toujours envie de lui parler. Ou de la remercier de bouquiner. Si elle est au début d'un ouvrage que j'ai lu, je l'assure qu'elle va éprouver beaucoup de joie. Qu'elle lise un gros succès peu ambitieux ou très formaté n'y change rien, et je déteste qu'on critique un auteur uniquement parce qu'il a du succès. J'en lis aussi, d'ailleurs. Quand on écrit, il faut savoir se situer.
Un peu comme Michel S. quand même
Au fond, c'est aussi pour cela que je ne cesserai jamais d'écrire et, bien sûr, de lire de la littérature. Je n'exècre pas le monde actuel avec la même radicalité que le grand philosophe qui, petit garçon, repassait ses leçons en chantant sur les bords du Connemara, mais je trouve la violence larvée de notre société post-moderne d'un vulgaire achevé. Manque de bol pour moi, j'adore la vie et, surtout, les gens. Pris en tenaille, je ne peux que militer pour que les artistes restent considérés pour ce qu'ils ont toujours été et seront toujours : des personnes menacées de folie si elles n'expriment pas leur sensibilité, des êtres qui, parfois, ne peuvent rien faire d'autre qu'exercer leur art.
Un soir, un homme d'une quarantaine d'années m'a interpelé timidement alors que je passais devant l'abribus parisien sous lequel il patientait, un enfant blotti contre lui. Il m'a demandé son chemin. Je l'ai reconnu, c'était un humoriste à la célébrité naissante. Il semblait complètement paumé, si inadapté au quotidien... Ma gorge s'est serrée de tendresse. Je l'ai remercié d'exister.