Nicolas Vaudran : un auteur qui ose parier sur notre cérébralité dans un premier roman au propos implacable, servi par une construction audacieuse et pleine de fantaisie. Espérons qu'il n'en restera pas à ce virtuose Faites ce qu'il nous plaît et continuera de nous secouer les puces avec d'autres œuvres !
Le premier chapitre intrigue : tout en lui coupant les cheveux, un coiffeur alerte son client sur les drames en chaîne que risque de provoquer sa calvitie naissante, et lui conseille un traitement efficace. Ce long soliloque, drôle et un peu inquiétant, n'est pas qu'une amorce astucieuse destinée à captiver dès les premières pages. Il préfigure un récit polyphonique aux narrateurs inattendus et souvent parodiques, et entièrement écrit à la deuxième personne, à l'exception de quelques passages.
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_ Bonsoir à toutes et à tous, et bienvenue dans votre émission Faites ce qu'il nous plaît [...]. On se souvient tous du témoignage émouvant de Marine la semaine dernière. Un mari qui perd ses cheveux, un mari qui se perd lui-même, un mari qui prend des médicaments et qui devient une ombre, et Marine complètement seule face à ce calvaire. Marine, vous n'êtes plus seule puisque vous êtes avec nous ce soir. Applaudissez-la, je vous prie, elle le mérite. Merci.
Nicolas Vaudran, Faites ce qu'il nous plaît, L'Harmattan, 2015, p. 61
On commence par rire sans arrière-pensée de ce qui paraît n'être que l'éphémère crise de vie d'un quadragénaire occidental angoissé par la perte de ses cheveux. Le charme oulipien de ce recours systématique au vocatif, dont on comprendra plus tard qu'il est le bras armé d'un propos implacable, laisse vite la place à une sensation d'aliénation et de solitude profonde. Ce choix narratif nous tient à distance et semble empêcher notre identification au anti-héros... alors qu'au contraire il la renforce à notre insu.
Car c'est dans la descente aux enfers d'un homme épuisé que nous plonge Faites ce qu'il nous plaît, un homme si égocentré qu'il s'est comme éjecté de lui-même et, dissocié, ne se voit plus que de l'extérieur. La polyphonie plaisante et un peu farfelue se transforme en une cacophonie d'offres, de conseils et de sommations consuméristes auxquels se soumet cet archétype occidental qui a perdu le contrôle de sa vie. Devenu un simple rouage d'un monde glacial saturé de valeurs superficielles, impuissant à enrayer sa chute, il y assiste et la précipite même par la confusion grandissante dans laquelle il finit par sombrer.
On peut être choqué par la lucidité du propos car l'auteur ne nous fait pas de cadeau. Enchâssé dans une forme sophistiquée et inventive, le fond amer de Faites ce qu'il nous plaît est une dragée au poivre que l'on se surprend à aimer.
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Nicolas Vaudran, Faites ce qu'il nous plaît, L'Harmattan, 2015, 158 pages.