À l'heure où notre attention sans cesse sollicitée trouve rarement un instant de répit, comme il est salvateur de se poser et de lire une œuvre de la qualité de celle de Michel Monnereau ! C'est une plénitude profonde et durable qu'elle offre, et, bien au-delà du plaisir, de la joie.
De joie, il est pourtant bien peu question dans la vie des personnages d'On s'embrasse pas ?. Lorsque le réfractaire Bernard rentre à la ferme familiale de son Sud-Ouest natal, après quinze années passées à parcourir le monde, c'est pour découvrir que son père est décédé et que sa mère ne lui survivra pas longtemps. Sa sœur l'en tient pour le principal responsable. Tiraillée entre une rancœur et un reste d'affection indéfectible mais âpre pour ce frère prodigue à qui elle servira au cours de repas tendus plus de soupe à la grimace que de veau gras, elle attend maintenant de lui qu'il se rachète et accompagne avec elle la fin de vie de leur mère.
Cette tranche de vie paysanne réaliste, écrite avec une poésie inventive qui la sauve de tout folklore, se déroule dans les années soixante-dix. S'il égratigne par touches impressionnistes les ravages de l'exode rural, le romancier aime tant sa région, ses habitants et sa nature qu'il nous les donne à savourer avec le tempérament de son narrateur : franc, voire vache, ironique, exigeant, partial et souvent drôle.
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La lumière faiblissait. Les oiseaux se couchaient, sans avoir presque chanté de la journée. C'était la saison où le jour, ayant à peine levé les paupières sur les paysages détrempés d'hiver, décide presque aussitôt de les refermer. Parce qu'il n'y a rien à voir qu'une attente.
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Michel Monnereau, On s'embrasse pas ?, La Table Ronde, 2007, p. 136
Autour de la table familiale, les silences et les regards claquent aussi fort que les mots et électrisent On s'embrasse pas ? de bout en bout. Il semble se passer peu de choses, en définitive, dans ces vies scandées par les saisons et que Bernard va bouleverser sans ménagement : la fugue d'une nièce, un cruel dîner à la Chabrol chez un ami d'enfance, la chute de la mère et ses derniers jours... Mais tout intéresse et intrigue.
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Un chat, angora celui-là, faisait la sieste, paupières closes sur sa suffisance, bien en rond au centre d'une chaise.
- Qui c'est celui-là ? [...]
- Ramsès II.
- Et allez donc ! m'écriai-je. Encore un étranger !
Je fus le seul à m'esclaffer, intérieurement, pour ne pas déranger la perplexité de Lucienne. Maman souriait en douce.
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Op. cit., p. 50
Jamais la tension ne fléchit, et ce récit n'est classique qu'en apparence. Il accède à l'universel, au point qu'il pourrait même se passer du secret de famille dévoilé à la fin, tant le style, le sens du dialogue et du tempo suffisent à captiver et font mouche, de la première à la dernière page.
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Michel Monnereau, On s'embrasse pas ?, La Table Ronde, 2007, 205 pages.