Ah, le roman de Cathy Galliègue que j'ai commandé vient d'être livré... Très jolie couverture aux couleurs de cabine de plage, typographie bleu marine sur fond blanc... Si je le feuilletais un instant, juste pour me plonger le pied à l'eau ? Quelle bonne idée, cette pagination latérale... Et les retraits de première ligne des paragraphes sont inhabituels, également... La maison d'édition prend décidément soin de nous, et de ses auteurs. Même son logo est élégant.
Drôle de coïncidence : le premier épigraphe est une citation de Françoise Sagan, et Betty Songe, l'héroïne et narratrice d'Et boire ma vie jusqu'à l'oubli, évoque longuement son lien imaginaire avec l'autrice de Bonjour tristesse... que j'ai relu, ravi, l'été dernier. D'autres plumes sont-elles citées en exergue à certains chapitres ? Plusieurs, oui, et parmi elles Aragon et Mark Twain, deux écrivains qui comptent tant pour moi. Il y a parfois de bien troublants alignements de planètes... d'autant plus que c'est au hasard d'une publication sur un réseau social que j'ai découvert la romancière Cathy Galliègue et commandé spontanément l'un de ses romans, sans réfléchir ni lire de critique, confiant.
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Françoise est mon amie imaginaire depuis si longtemps, depuis mes quinze ans.
[...]
À quinze ans, je ne pensais qu'à elle. Et à l'amour, bien sûr. J'écrivais mes petits textes bourrés de rébellions adolescentes, de maladresses et de déclarations sirupeuses. Elle était là, assise près de moi, sa tête de petite souris appuyée sur sa main toute fine, une clope coincée entre ses doigts nerveux. Elle suivait des yeux mes cafouillages littéraires avec un intérêt même pas feint et, quand je jetais mon stylo, froissais rageusement le papier, en colère de ne pas avoir ses mots à elle, qu'elle ne me les offre pas en récompense de ma grande admiration, elle ne disait rien. Elle attendait, avec son petit sourire triste et ses yeux qui en ont vu d'autres.
Bonjour l'angoisse.
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Cathy Galliègue, Et boire ma vie jusqu'à l'oubli, éditions Emmanuelle Collas, 2018, p. 14-15
Comme Et boire ma vie jusqu'à l'oubli nous prend par la main... tout doucement, dès les premiers mots qui semblent posés sur une partition singulière, faussement simple comme un accord de Brassens, ou la fameuse « petite musique » à laquelle était souvent comparé le style du « charmant petit monstre ». Et je retrouve la sensation de plonger dans un bain à parfaite température que j'éprouvais en ouvrant Les Voyageurs de l'impériale pour en poursuivre la lecture, sans que le style de l'autrice me rappelle pour autant celui d'Aragon, de Sagan ou de quelqu'autre plume, d'ailleurs.
Ce roman est si bien écrit ! C'est curieux, je n'ai pas envie d'analyser, mais simplement de savourer ce bien-être inattendu, le laisser infuser... Allez, encore quelques pages... Il faut pourtant que je tonde le gazon avant ce soir car il pleuvra à nouveau à partir de demain mais... oh, ça peut attendre...
Quelle belle écriture, personnelle et sans esbrouffe. Sa puissance calme et profonde nous immerge dans le quotidien et les souvenirs du passé de la valeureuse, sensuelle et tourmentée Betty qui, le soir venu, tente d'oublier dans l'alcool l'inguérissable blessure d'abandon et de culpabilité ouverte par le décès de son jeune époux, qui a ravivé celle de la disparition inexpliquée de sa mère alors qu'elle était enfant.
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Le jour est un enfer dont chaque heure est pavée de repentance. Bien se comporter, tenir ses engagements et sa maison, préparer les repas, être à l'écoute de son petit garçon, ne pas poser de lapin à cette connasse de psychologue et attendre le soir, retrouver dans le fond de mon verre un avenir sans lendemain.
Voilà ce qu'est devenue la vie de Betty Songe [...].
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Cathy Galliègue, op. cit., p. 42
Mais l'histoire, foisonnante de petits riens et de grands secrets, ne peut pas être réduite aux ravages de l'alcoolisme, car c'est avant tout dans ceux de l'abandon et de l'amour perdu que Betty et ses proches se débattent.
D'ailleurs, parvenu à la dernière partie du récit, je m'aperçois que je n'ai pas douté une seconde que son héroïne parviendrait à renoncer à l'alcool. C'est aussi que, comme Maupassant fait comprendre à l'avance au lecteur d'Une vie ce que Jeanne, elle, refuse de voir, l'autrice a sous-entendu d'emblée que Betty vaincra ses démons, et que son récit sera celui du chemin vers la délivrance. Ce suspense, subtil, aura maintenu une tension permanente et invisible jusqu'au bel épilogue qui ouvre sur la possibilité d'un apaisement qui soit plus qu'« un peu de soleil dans l'eau froide ».
Alors que je tourne la dernière page d'Et boire ma vie jusqu'à l'oubli, en caresse la douce couverture et le range soigneusement, avant de sortir la tondeuse à gazon, je regrette une seule chose : que Françoise Sagan ne soit plus là pour le lire.
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Cathy Galliègue, Et boire ma vie jusqu'à l'oubli, éditions Emmanuelle Collas, 2018.