Les perdants magnifiques de Marie-Sabine Roger et Gilles Prevel

Les perdants magnifiques de Marie-Sabine Roger et Gilles Prevel

Eh bien, Marie-Sabine Roger et Gilles Prevel n'ont manqué, dans leurs romans La Tête en friche et Même pas en rêve, ni de culot ni de doigté pour réussir à nous immerger avec un tel humour dans la réalité de personnages que la vie n'a pas épargnés ! Un tel pari n'est jamais gagné d'avance : un mot mal choisi, et la tragi-comédie à l'italienne s'effondre soudain, sonne faux ou, pire, donne à se moquer là où elle veut modifier notre regard. Constamment sur le fil du rasoir, les auteurs parviennent à nous faire rire franchement et sans ambiguïté, sans occulter ni estomper dans de glaçants retours en arrière les violences qui ont mené ces touchants mal-partis là où ils sont au moment où commence l'aventure humaine qui va les transformer.

Germain, le héros de La Tête en friche, est illettré. Il ne manque ni de courage ni de bon sens, et a la lucidité de reconnaître que ses limites intellectuelles sont vite atteintes. Battu comme plâtre durant une enfance sans père par une mère qui le déteste et avec qui il vit encore tant bien que mal, humilié pendant sa brève scolarité, il rencontre à quarante-cinq ans l'érudite octogénaire Margueritte, qui va lui apprendre à lire, et à aimer, pour la première fois, autrement que dans de peu romantiques galipettes.

 

 

Tendresse et affection, et confiance. Et tout ça. Des mots que j'ai encore un peu de mal à prononcer, vu qu'on ne me les avait jamais dits de plain-pied, avant que Margueritte en parle...

 

 

Marie-Sabine Roger, La Tête en friche, Editions du Rouergue, 2008, p. 8

On est loin du conte fées, pourtant, car Germain est le narrateur du roman, et sa langue involontairement poétique est également vulgaire, de son propre aveu. L'autrice réussit le tour de force d'oser le réalisme d'un langage cru sans que jamais nous doutions de la pureté de l'âme de ce perdant bravache qui, simplement, se débrouille d'une existence âpre où copains, collègues d'usine et petite amie pour le réconfort physique ne sont pas mieux lotis.

Rien ne paraît folklorique ni magique dans son improbable rencontre avec la raffinée Margueritte, qui va insensiblement le transformer. Tout sonne juste, poétique et souvent cocasse sous la plume si empathique de Marie-Céline Roger, qui en dit plus long que bien des études sociologiques sur notre rapport aux grand âge, aux violences humaines et à l'extraction par le savoir.

 

 

Je ne crois pas en Dieu et, visiblement, il m'en tient rigueur.

 

 

Gilles Prevel, Même pas en rêve, éditions L'Harmattan, 2019, p. 82

Gilles Prevel nous emmène, lui, dans un périple d'abord parisien puis sur les routes de province en compagnie de Lucka et son désinvolte pote Slim, deux jeunes pieds nickelés à la lose plus militante et énergique, et parfois aux limites de la légalité. Si la bibine et les cigarettes qui font rire les aident à supporter cette vie au jour le jour, ils rêvent néanmoins de lendemains meilleurs que ce quotidien dont ils s'accommodent avec panache sans l'avoir pour autant choisi.

Car si Lucka s'est retrouvé à la rue à l'âge de 23 ans, c'est surtout parce que ses parents ne font pas plus rêver que ceux du pauvre Raymond de La Tête en friche. Il a claqué la porte du domicile familial après avoir assommé son père pour l'empêcher de tuer sa mère, qui pour le remercier de lui avoir sauvé la vie s'était alors mise à le frapper. Cette scène leste d'un réalisme sec un roman qui avait débuté dans les immenses éclats de rire que nous arrachaient les gaffes à répétition d'un Lucka porte-poisse au grand cœur qui se cogne aux portes, s'égare par amour dans une boîte de strip-tease et vole au secours d'Ernest, un vieillard abandonné des siens qui occupe la chambre de bonne voisine de celle qu'il partage avec Slim. Mais comme Marie-Céline Roger qui décrit bien droit les ravages de la maltraitance infantile, Gilles Prevel sait décrocher brusquement de la farce pétillante qui nous avait fait entrer tout sourire dans le roman, et nous plonger franchement dans une description de la dégringolade sociale des parents de Lucka qui vaut tous les reportages sur les violences domestiques.

 

 

- Vous avez fait la guerre pendant votre jeunesse, Ernest ?

- De mémoire, non, répond le vieillard.

 

 

Gilles Prevel, op. cit., p. 200

Si l'on rit de bout en bout car le rythme de Même pas en rêve, l'inventivité du langage et les trouvailles burlesques et tendres de son auteur ne faiblissent pas un seul instant, on en ressort avec la certitude qu'on considérera dorénavant avec moins d'a priori celles et ceux qui vivent en dehors des sentiers battus. Ce n'est pas la moindre des récompenses que nous offrent ce roman et La Tête en friche, deux œuvres de fond et de forme si généreux.

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R
Cher Francis, merci d'être un passeur et prescripteur dans le domaine littéraire. Bis bald Kumpel.
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