CHAPITRE 1
Harmony Dorcester s'assit avec une grâce de mannequin devant sa coiffeuse Louis XV.
Le miroir cerclé de bois doré refléta son beau visage, ainsi que la luxueuse décoration du vaste boudoir-dressing qui l'avait à lui seul décidée à acquérir ce magnifique appartement avec terrasse de l’Upper East Side. Les premières primes que lui avait octroyées Craig F Wilkinson, le rédacteur en chef de First class US gossips dont elle était la journaliste-vedette, lui avaient permis de s'offrir ce luxe qu'elle savourait chaque jour, y déambulant, un mug de café fumant à la main.
« Craig F… » murmura-t-elle en imbibant de lait démaquillant un disque de coton triple épaisseur, qu'elle appliqua sur ses joues pour en estomper le blush, du même rouge que son chandail en mohair. Elle libéra le chignon de sa luxuriante chevelure dont l'auburn-châtaigne rappelait la couleur de ses escarpins de cuir italien achetés chez le meilleur chausseur de la 5th avenue. Le boudoir-dressing embauma soudain la fragrance de son shampooing au tilleul du Kazakhstan, aux notes suaves si bien accordées avec le déo dont Craig F se tartinait virilement les dessous de bras l'eau de parfum de Craig F.
« Nous sommes si bien assortis » lui disait-il souvent avant leur rupture qui avait laissé Harmony d'abord interdite, puis si triste... Elle contint les larmes qui menaçaient de monter à ses yeux myosotis ; Craig F les aimait tant qu'il portait toujours une cravate de la même couleur lors des cocktails auxquels ils se rendaient en amoureux. Ce temps est malheureusement fini, ne put s'empêcher de penser la jeune trentenaire qui, et c'est pas faute de s'être accrochée comme une moule à son rocher, malgré tous ses efforts, n’avait jamais pu oublier cette magnifique histoire d'amour et de recherche de couleurs, de parfums et de matières à assortir.
Héroïne au métier de rêve, c'est OK. Situation amoureuse qui la rend vulnérable, c'est bon. Ce début devrait convenir à Monny Ditrys, même s'il faut toujours qu'elle trouve quelque chose à redire. « Ta cible, Marie, c'est la citadine frustrée qui s'emmerde dans le métro » qu'elle lui avait seriné lors des reformatages de son premier roman, La Nuit de l’horrible angoisse qui fait tellement peur que c’en devient effrayant comme pas possible. « Les hommes, tu t'en fous, ils lisent pas. »
« Craig F, pourquoi m'as-tu laissée tomber ? » s'écroula oups, non c'est trop... soupira Harmony en prenant sa tête entre ses fines mains aux ongles délicatement vernis du même vermillon que les auréoles des larges tétons grumeleux de Craig F pour l’amour du Christ... où je vais, là ? Pourquoi pas son gland turgescent ? le rose fuchsia de son carré Hermès offert par Craig F. Arrivera-t-elle à oublier sa délicatesse, ses yeux du même bleu acier que le nettoyant vitres de son esclave sa femme de ménage, Kim-So, aux beaux cheveux dont le noir de jais rappelait si bien les poignées de portes de son penthouse de Cape Town ?
La Cambodgienne, y'a que ça de vrai. Ça trime, ça cravache, et ça moufte pas.
Craig F avait toujours été si protecteur, si prévenant, et comment Harmony aurait-elle pu résister à l'attractivité singulière de cet homme de pouvoir ? Chez lui, la délicatesse le disputait à la masculinité, une virilité de vieux briscard de la rotative, et qu'il poussait jusqu'à nourrir lui-même Céline Dion, la magnifique perruche qu'ils avaient achetée ensemble dans une oisellerie de la 23rd street... Encore un souvenir si romantique, si intense qu'il fit soudainement ruisseler le rimmel d'Harmony, au noir assorti avec rien, plus rien, sinon du chagrin. Craig F avait profité d'un moment d'inattention du vendeur pour rouler à Harmony une de ces galoches dont il avait le secret, ah il en était pas à son coup d'essai, le coquinou ! régler discrètement la note.
Bon, assez tortillé, faut maintenant trouver le guêpier dans lequel je vais la fourrer, ma nunuche annuelle. « Suggère le danger, laisse ton suspense infuser, comme le torero lorsqu'il entre dans l'arène. » Casse-pied, Monny, mais toujours de bon conseil, faut lui reconnaître ça. « Ne donne pas à ta cible l'impression que tu la harponnes, sinon elle se barre en Suisse, chez Jo Heldy-Quère. » OK, Monny, commençons par un léger mouvement de cape rouge...
Tout à coup, avec une soudaineté subite à couper le souffle aussi inattendue qu'étrangement mystérieuse, Harmony s'aperçut, estomaquée, les bras ballants et les yeux écarquillés par la surprise, que ce n'était plus son visage que lui renvoyait le miroir, mais celui de Jaynnyfer, sa sœur énigmatiquement disparue sans explication trois années auparavant après l'assassinat non élucidé de leurs parents par un psychopathe inconnu que l'on n'avait jamais retrouvé.
Eh bien voilà, tout en subtilité... Il avait raison, l'autre, là, l'écrivaillon qu'avait le même prénom que le chat du général Spontz dans Papy fait de la résistance. Comment il disait ça, au juste ? Ah oui...
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Ah ! C'est une délicieuse chose que d'écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle.
Flaubert, Lettres à Louise Colet, lettre du 23 décembre 1853.