Des journées de privilégié

Des journées de privilégié

Levé à l'aube, un café et déjà, je savoure ce privilège : consacrer la matinée à réfléchir aux thèmes du roman que j'écris, à remettre en question, élargir et affiner ce que je pense. Mon urgence à exprimer provient d'une révolte, d'un choc ou d'émotions qui sont d'ailleurs, et même très souvent, l'envie de faire rire et de partager une bonne humeur. Raison de plus pour ne pas croire tout ce que je pense, et de réfléchir au fond qui, comme la pâte d'une pizza, ne se voit pas mais doit être bon et robuste.

Tout le plaisir des jours est dans leur matinée

Titre d'un récit de Flora Groult paru chez Plon en 1985.

Chaque matinée donne naissance à un nouveau thème à creuser, et à une nouvelle perspective d'un sujet déjà abordé. Petit à petit, des systèmes de sens se font jour, horizontalement et verticalement, consolidant la base invisible sur laquelle évolueront les personnages. Je remets aussi en question l’architecture, la forme et le style du récit, au cours de ces matinées où j'écris tout : la formalisation structure la pensée qui, cadrée, se fluidifie et progresse, presque d'elle-même. Je suis un simple réceptacle, disponible, aussi humble qu'il est possible de l'être.

Pendant ce temps-là, les personnages du roman… dorment encore et récupèrent de ce qu’ils ont vécu la veille, comme des enfants rassurés. Papa travaille à leur préparer un cadre dans lequel ils pourront évoluer et jouer, l'après-midi même.

Attends attends que la musique vienne
Écoute-la monter en toi

[...]

Et c’est facile si tu sais
Qu’elle vient de là-haut

Véronique Sanson, Comment crois-tu ?, 1979, éditions Piano blanc.

Sieste après déjeuner. Puis je marche, des heures, dans la nature. Comme le rappelait Michel Serres au micro de Laure Adler, beaucoup d'auteurs écrivent en marchant. Alors que je sillonne forêts et bords de Marne, le roman se développe de lui-même : je vois et j'entends vivre les personnages, comme si j'assistais à la projection d'un film. Comment s'habituer à pareille félicité ? Je m'arrête sur des souches d'arbre, des bancs ou contre des murets pour noter les dialogues, mais surtout la trame émotionnelle : logique à ce moment-là, elle affaiblirait la justesse du récit si elle était imparfaitement reconstituée après coup.

La prolifique Enid Blyton, elle, écrivait au contraire tout à fait immobile. Après avoir déposé ses (vrais) enfants à l'école, elle rentrait à la maison, s'asseyait dans son jardin avec sa machine à écrire sur les genoux et attendait une inspiration qui arrivait presque immédiatement - c'est en tout cas ce que dit sa légende. Et voilà comment naissaient, certaines années au rythme d'un livre par semaine, les aventures de Oui-Oui, du Club des Cinq et du Clan des Sept, et ses nombreux autres romans ! Il faut de tout pour faire un monde.

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