J'espère que vous savourez les premières semaines qui suivent la parution de votre nouveau récit, Ces féroces soldats. Je découvre qu'il a été sélectionné pour le prix des Deux Magots et le prix André Malraux, et... oh, tout à mon enthousiasme, je me permets de vous donner du Joël comme si nous nous connaissions, mais quelle privauté de ma part...
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Rassurez-vous, j'ai su rester simple... Je n'ai écrit que quelques scénarios, des recueils de nouvelles et, oui, des romans...
(Réaction que je vous prête, dans une mise en abyme qui me déconcerte moi-même)
Oh merci beaucoup, mais... quels livres, aussi ! Et figurez-vous que l'autre matin, dans le train, je me mets en tête de leur consacrer une chronique, histoire de donner l'envie de lire Ces féroces soldats.
Par quel angle aborder votre œuvre sans en dénaturer le charme indescriptible ? Comme de juste, je patauge. Les idées ne manquent pas, se bousculent même, mais chacune semble plus réductrice que l'autre. Je reprends espoir lorsque se présente celle d'un fil rouge qui permettrait de sillonner plusieurs de vos fictions. Le héros invisible dans nos vies quotidiennes ? Le tandem de potes ? Ou l'effet papillon, au hasard dans J'enquête, Edmond Ganglion & fils et L'Homme que l'on prenait pour un autre ? Oh non, c'est trop pompeux, le comble du contresens pour évoquer votre plume.
Je m'obstine. Après tout, le cocasse Géo Trouvetou de vos Libellules n'est-il pas parvenu à récupérer la mystérieuse missive tombée derrière sa boîte aux lettres ? Mon train s'arrête. J'en descends et gravis à petites foulées l'escalier menant au couloir de ma correspondance. Parvenu en haut des marches, j'avais tranché. Pas de billet ici (de vous à moi, je me demande toujours pour qui je me prends pour oser en écrire), mais une lettre à tout mon quartier :
Je remarque alors que les deux jeunes femmes cheminant de conserve devant moi portent le même pantalon de toile, d'un coloris pas à la mode du tout. Un rouge un peu délavé et irisé, vous voyez, le rouge d'une soupe de tomates relevée d'une noisette de crème fraîche.
Alors ça, c'est trop fort, m'écriai-je. En silence, mais m'écriai-je quand même.
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Ah bon, pourquoi ?
(c'est toujours vous, en gras italique après la bulle. Ou plutôt : vous sans être vous)
Mais... imaginez dans quelle épopée s'embarquerait, à ma place, un contemplatif à l'intérêt immodéré pour les autres, d'un bois aussi tendre que celui dans lequel vous avez sculpté certains des héros de vos fictions ! Aussi intrigué que cet autre personnage de vos Libellules lorsque sa voisine secoue du linge à la fenêtre, il ne trouverait le repos qu'une fois cette énigme élucidée : comment Diable deux personnes peuvent-elles en arriver à porter en même temps et au même endroit le même pantalon, du même rouge, délavé au même degré et irisé du même iris ?
Il faut dire que ça commence toujours comme cela avec lui : un détail attire son attention et son imagination prend feu. Il se perd en conjectures, qu'il ne cherche d'ailleurs pas à vérifier car fouiller dans le sac des gens ou écouter aux portes, alors là, très peu pour lui. Il se voit encore moins dépasser les deux pantalonnées de rouge, se retourner et leur faire cracher le morceau par surprise d'un bon « Alors, mes belles, on peut savoir pourquoi on porte le même pantalon, si ce n'est pas trop demander ? » Non, lui, ce qui l'intéresse au fond, c'est soupeser, évaluer les possibilités, émettre des hypothèses.
Et la première qui lui vient, en les suivant dans le brouhaha de la gare, c'est que ce sont deux jumelles. Voilà, c'est tout simple, pas besoin de chercher plus loin et... et non, ça ne tient pas : il est révolu le temps cruel où l'on habillait les enfants jumeaux avec les mêmes vêtements - que le Très-Haut en soit loué, d'ailleurs, ou plutôt Françoise Dolto. Et si c'étaient une comédienne et sa doublure se rendant dès potron-minet sur un plateau de tournage ? Encore raté : seuls leurs pantalons sont identiques, et puis l'une est aussi blonde que l'autre est brune, ça ne peut pas être ça non plus, faut être logique.
Ah ça, question logique, il se pose là. Monsieur Jardin, son responsable chez Choff'Marcel, ne rate aucune occasion de le lui rappeler. La veille encore, tiens, lors de son entretien annuel : « Je sais que c'est la trente-quatrième année consécutive que vous n'avez ni prime ni augmentation, mais vous êtes si logique, mon brave Bertrand, vous comprenez aussi bien que moi que je ne peux rien faire, la conjoncture... »
Logique à en perdre la raison, justement, qu'il se morigène sans perdre de vue les deux...
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Attendez un instant... Choff'Marcel, le sous-traitant de pièces détachées pour chaudières à gaz toutes marques ?
Oui, c'est bien cela. Oh merci, je ne l'avais pas précisé, de crainte que cela casse le naturel de sa pensée...
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Quand on peut aider... Et si ce n'est pas indiscret, quel emploi y occupe-t-il, ce brave Bertrand ?
Eh bien... partons sur un comptable ? Non que cela ait été son rêve d'enfance, loin de là, qu'il soupire en suivant les deux clowns d'hôpitaux, la seule hypothèse qui tienne à peu près la corde. Non, ventriloque né, il se serait plutôt vu en tournée dans toute la France, marionnette au poing, en première partie des galas de Serge Lama.
Une vocation qui s'était déclarée au cours d'une matinée ensoleillée, l'année du premier choc pétrolier. Maman préparait le repas sans faire attention à lui car elle écoutait RTL et ne voulait pas manquer le montant de la valise, qu'elle courait noter sur un carnet collé sur le côté du transistor, en prenant bien soin de barrer la somme précédente, histoire de ne pas se tromper quand RTL appellerait. Un jour en entendant André Torrent annoncer « Cinquième sonnerie, toujours pas de réponse... eh bien chers auditeurs, la valise n'est toujours pas gagnée et vaut maintenant... », elle avait dans l'affolement glissé sur le carrelage et avait pris une de ces gamelles, la pauvre ! Elle aurait tellement aimé annoncer à papa qu'ils avaient gagné la valise et qu'il ne serait peut-être plus obligé de faire les trois-huit ! Enfin, ça aurait dépendu de la somme, quand même. Des fois, quand trop d'auditeurs gagnaient, eh bien il n'y avait pas bezef dans la valise, faut dire ce qui est.
Donc ce matin-là, maman n'avait pas fait attention quand il avait, pour la première fois, plongé sa main dans le gant de four, l'avait levé à la hauteur de son visage et regardé. « Comment tu t'appelles, toi ? » que le gant lui avait dit, comme ça, d'une drôle de voix. « Bertrand, et toi ? » et le gant avait répondu « Glouglou ». Et comme Bertrand le trouvait gentil, il avait été très poli comme on le lui avait appris. « Bonjour, Glouglou », qu'il avait dit, et Glouglou lui avait alors confié qu'il était bien content d'avoir enfin un copain, parce qu'il se sentait seul à la maison. Bertrand lui avait expliqué que s'il n'y avait qu'un gant de four à la maison, c'est parce que papa et maman ne roulaient pas sur l'or, et Glouglou avait ri comme un fou et dit avec sa drôle de voix « Oui, ils tirent le Diable par la queue ! », ce qui avait fait rigoler Bertrand à son tour.
Il l'avait alors emmené dans sa chambre et lui avait demandé de choisir un parasol de cocktail dans sa collection, même que ça lui ferait un beau chapeau, et Glouglou avait dit « Oh, merci, Monsieur est trop bon ! » Il était drôle, Gouglou, il ne parlait pas comme tout le monde, et ils s'étaient bien marrés tous les deux, Bertrand avec sa voix, et Glouglou avec sa voix de Glouglou. Enfin, jusqu'à ce que maman entre dans la chambre et dise en levant les bras au ciel « Ah mais il est là ! Bertrand, donne le gant à maman, tu veux me faire rater mon soufflé au fromage, ou quoi ? ». Il avait obéi, et Glouglou s'était arrêté de parler, mais lui avait fait un gros clin d'œil - et les clins d'œil de Glouglou, c'était quelque chose ! - avant que maman l'enfile et sorte le soufflé du four, soulagée. « Eh bien, il était moins une, mais vraiment Bertrand, qu'est-ce qu'on va faire de toi ? » qu'elle avait dit, et...
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Entendu... Et... si j'ai bien compris, la vue de ces deux jeunes femmes portant le même pantalon, votre imagination et votre envie de partager votre affection pour mes fictions, ce dont je vous remercie, ont provoqué un précipité impromptu...
Voilà, c'est tout à fait ça !
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Bien, alors ce que je vous suggérerais, pour ne pas allonger démesurément le temps de lecture de cette chronique, c'est de réserver, comme il est écrit dans les recettes de cuisine. Que de ce précipité sortent deux, cinquante ou deux cent pages est une autre aventure...
Oh vous avez raison, mais vous savez ce que c'est ! Et moi qui voulais partager mon enthousiasme pour votre oeuvre !
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Ne vous inquiétez pas. Quand on écrit, on a envie de faire plaisir... y compris à soi, non ?
Oui. Je voulais tellement vous remercier, et confidence pour confidence, ce n'est pas moi que j'aime à travers vous. Je ne cherche ni à écrire comme vous, ni à vous pasticher, et encore moins à percer vos secrets... Ce que je sais simplement, c'est que vous lire me donne toujours envie d'écrire.
Je vous donne l'accolade, et souhaite une très belle vie à Ces féroces soldats.
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Merci à vous, mais faites-moi le plaisir, si vous le voulez bien, de ne pas envoyer de lettre anonyme à vos voisins. Cela part sans doute d'une bonne intention, mais franchement, c'est gênant...
Si, je leur en enverrai une. Celle-ci :
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Oh... mais... pour leur potager, quand même, c'est excessif...
Mais non, je vous taquinais.
Ces féroces soldats, récit historique paru le 22 août 2024, est édité par les Éditions Buchet-Chastel, comme les œuvres suivantes de Joël Egloff :
J'enquête, 2016
Libellules, 2012
L'Homme que l'on prenait pour un autre, 2008
L'Étourdissement, 2005
Du même auteur, aux Éditions du Rocher :
Ce que je fais là, assis par terre, 2003
Les Ensoleillés, 2000
« Edmond Ganglion & fils », 1999