Créer c'est douter en permanence. Même inconsciemment. Remettre en question ce que l'on a écrit, arbitrer, jeter, remplacer, c'est douter au quotidien. « [...] knowing now that the job of writing was as much about removing words than adding them » (« Sachant maintenant que le travail d'écriture consiste autant à retirer des mots qu'à en ajouter ») (Paul Auster, 4321). Mais ces doutes-là sont tout sauf désagréables : ils sont l'essence-même de l'expression artistique, de sa liberté.
Et puis il y a des phases plus profondes de remise en question, bien inconfortables celles-là car elles peuvent signifier, au terme de la réflexion, l'abandon du projet, le besoin de le refondre complètement, ou un ré-échelonnement des jalons que l'on s'est fixés ou auxquels on est engagé. Et c'est une partie du travail que d'apprendre à vivre ces périodes de doute sans "trop" souffrir, sans laisser le questionnement tout contaminer autour de lui ni tirer de conclusion hâtive. Franchir le cap après avoir godillé.
Dans ces moments-là, je repense au conseil que donne Rilke dans ses Lettres à un jeune poète : « Aimez vos questions. »
Il m'a guidé lors d'une phase particulièrement délicate de l'écriture d'Encore un petit hashtag, daronne ?. L'étude sociologique de son sujet, toute passionnante qu'elle fût, avait fait naître une révolte contre les dérives de notre monde hyper-technologisé et à laquelle je devais me coltiner si je voulais en creuser suffisamment les thématiques. Comme une eau à trop haute pression sature et secoue un tuyau, cette colère trop brute pour se métaboliser et jaillir en distance romanesque remettait en question l'architecture du roman, posant une énigme structurelle. Et le ciel était au diapason, tout gris pour la première fois après des semaines d'écriture solaire et passionnée.
J'ai alors passé une journée à rouler à vélo, à élaguer les arbustes du jardin, et à penser à autre chose. Et à éviter de coller une étiquette bloquante ("en panne") sur cette étape. Le lendemain, cette énigme narrative s'est résolue d'elle-même. A nouveau endiguée, l'histoire s'enrichissait de nouvelles possibilités de s'épanouir, l'eau s'écoulait à nouveau dans mille ruisseaux, le paysage s'éclaircissait... et le soleil revenait, dans le ciel comme dans le roman.
"L'analyse d'un sujet peut être infinie, et si on ne sait pas l'arrêter, elle peut nous engloutir", m'a confié un proche. On ne saurait mieux dire.